Dans Newsweek : Les grandes inconnues de la
réforme financière
La législation sur la régulation financière
est-elle à même d’éviter une autre panique ?
> Cet article a été publié le 26 avril sur
le sur le site de Newsweek.
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Le Capitole |
La seule chose dont on puisse être sûr quant
à la "réforme" financière qui s’achemine
actuellement vers un probable vote positif
du congrès, c’est qu’on nous l’a survendue,
déclare l’économiste Robert Litan de la
Fondation Kauffman. On nous a assuré qu’elle
éviterait à jamais une répétition de la
récente crise financière, qu’elle
extirperait la corruption de Wall Street,
qu’elle éliminerait les "plans de
sauvetages", qu’elle protégerait le
consommateur de la cupidité des prêteurs. Vu
l’hostilité ambiante envers Wall Street,
personne ne veut se voir reprocher de
dorloter les marchands d’argent de
l’Amérique.
Que peut-on alors vraisemblablement espérer
?
L’histoire nous enseigne la prudence. Chaque
réforme financière, même si elle a réussi
pour l’essentiel, conduit nécessairement à
la suivante, du fait de conséquences
inattendues ou de problèmes imprévus. Sheila
Bair, qui est à la tête du Federal Deposit
Insurance Corp., a constaté que les réformes
du début des années quatre-vingt-dix,
conçues pour maîtriser la prise de risque à
l’intérieur du système bancaire, ont eu
comme effet pervers de déplacer les
activités de prêt vers un "système bancaire
souterrain" pour l’essentiel non régulé —
courtiers en hypothèques, prêteurs
spécialisés et "titrisation". La principale
cible de la réforme actuelle est d’éviter
une autre panique financière. Une panique
n’est ni une bulle ou juste de grosses
pertes. Celles-ci sont inévitables, et pour
une part, utiles : sans pertes, les
investisseurs perdraient toute prudence. Une
panique, c’est une ruée vers la vente et la
thésaurisation guidée par la peur, qui
menace le système financier et à travers
lui, la production et les emplois. En
septembre 2008, la faillite de Lehman
Brothers a entraîné une panique.
Investisseurs et gestionnaires de fonds,
méfiants à l’égard de la plupart des
institutions financières, se lancèrent dans
une "fuite vers la sécurité" (c’est-à-dire,
les bons du trésor).
Par nature, une panique ne peut être
anticipée. La réforme évoque ces généraux
toujours en retard d’une guerre. Supposons
que la prochaine crise financière soit
provoquée par l’escalade de la dette
fédérale, qui entraîne une perte de
confiance sur le vaste marché des titres du
trésor. Les taux d’intérêts et les taux de
change réagiraient très violemment. Le choc
se diffuserait partout dans le monde. Le
paradoxe est là : tout en prêchant la
réforme financière, la Maison Blanche et le
Congrès auront préparé la crise suivante en
autorisant un déficit à long terme du
budget.
La législation fait également l’impasse sur
l’un des remparts les plus efficaces contre
les catastrophes financières : les règles en
matière de fonds propres. Les fonds propres
représentent principalement la part des
actionnaires dans une institution
financière. Il constitue un coussin
permettant d’absorber les pertes. Avant
Lehman, les fonds propres des banques
représentaient environ 10 % de leurs avoirs.
Certains experts plaident pour qu’on les
porte jusqu’à 15 %. Mais la législation
proposée confie le soin d’en fixer le niveau
aux régulateurs, emmenés par la réserve
fédérale et le Trésor. Ceux-ci négocient
avec d’autres pays en vue de fixer une norme
internationale. Le résultat constitue encore
une inconnue et le dilemme existe : des
règles trop strictes en matière de capitaux
propres peuvent affecter l’octroi de prêts.
À tout prendre, cependant, cette législation
apporte un mieux. Sans éliminer la menace de
futures crises, "elle les rend moins
probables" indique Litan. Le problème du
"trop gros pour disparaître" a été abordé,
même s’il n’a pas été intégralement résolu.
Au cours de la crise, le gouvernement avait
dû affronter un choix cornélien. Laisser
s’écrouler d’énormes institutions
financières, c’était risquer une réaction en
chaîne, du fait des pertes occasionnées à
leurs partenaires commerciaux. Lorsque
Lehman fit faillite, ce fut le chaos. À
l’opposé, le sauvetage de grandes
institutions en difficulté peut être
extrêmement coûteux pour les contribuables,
comme l’a montré le renflouement d’AIG.
En vertu des propositions du congrès, le
gouvernement aurait la possibilité de fermer
graduellement les institutions financières
d’importance cruciale et de récupérer sa
mise au moyen de taxes sur les autres
institutions financières. Au sens large,
ceci reviendrait à étendre l’autorité de la
FDIC sur les banques aux grandes
institutions financières autres que des
banques, tel que Lehman ou AIG et, pourquoi
pas, aux fonds d’investissement. Ce qui
provoque des critiques. Peter Wallison de
l'American Enterprise Institute considère
qu’un contrôle trop étroit des entreprises
du secteur trop-grosses-pour-disparaître
leur accorderait un statut privilégié et les
transformerait en "outil du gouvernement des
Etats-Unis". Mieux vaut néanmoins quelque
chose que rien du tout.
La conclusion au grand jour de nombreuses
transactions contribuerait à la stabilité
financière, considère Robert Pozen, patron
de MFS Investment Management et auteur de
"Too Big to Save? How to Fix the U.S.
Financial System" (Trop gros pour couler ?
Comment réparer le système financier des
Etats-Unis, NdT). Ceci concerne
principalement les "produits dérivés" et
notamment les célèbres "credit default
swaps". La plupart s’échangeaient sur le
marché dit "OTC" (over the counter, ou de
gré à gré), ce qui désigne dans la langue de
la finance les communications par téléphone
ou par courrier électronique entre les
courtiers et leurs clients.
Les produits dérivés peuvent servir des
objectifs économiques parfaitement légitimes
— se protéger contre un risque de crédit, ou
des variations de taux d’intérêt, par
exemple. Mais la dépendance à l’égard des
marchés OTC a engendré des expositions
massives dans un secret quasi-total.
L’exposition d’AIG aux credit default swaps
dépassait 400 milliards de dollars. En vertu
des propositions d’Obama, une grande partie
des transactions sur produits dérivés serait
rapatriée dans des bourses d’échange et des
chambres de compensation. Ceci limiterait
les risques, note Pozen. Les chambres de
compensation pourraient exiger que les
produits dérivés soient cotés
quotidiennement, et que les courtiers dont
les positions perdent de la valeur apportent
des garanties supplémentaires. Ceci
permettrait de s’assurer de leur capacité à
honorer leurs engagements.
Tout ceci paraît encourageant, mais il n’est
pas possible de connaître l’ensemble des
conséquences d’une réforme financière. Il ne
s’agit pas seulement du fait que certaines
questions n’aient pas encore été réglées,
telles que la "règle Volcker" (du nom de
l’ancien patron de la réserve fédérale Paul
Volcker, elle restreint le droit des banques
à jouer sur les marchés pour son propre
compte) ou l’étendue des pouvoirs de la
future agence de protection des
consommateurs financiers. D’autres raisons,
plus profondes, doivent nous inciter à
rester humbles. La taille, la complexité, et
le caractère mondial du système financier
contrarient les tentatives d’en prédire
l’avenir. Aucune "réforme" n’est, ni ne peut
être, définitive.
Par Robert J. Samuelson
Traduction de l'américain par David Korn
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Nouvel Obs 29/04/10
15:29
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