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France Télécom : de la nécessité du don et du contre-don

 

Par LAETITIA PIHEL Maître de conférences à l'institut d'économie et de management de Nantes

 

 

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Le don et le contre-don

Les réactions qui s’expriment actuellement chez France Télécom nous parlent d’une difficulté à vivre l’entreprise avec les règles qu’elle impose aujourd’hui dans le cadre des restructurations. Si la souffrance et la déception touchent l’ensemble des personnels, il semble que la population la plus fragilisée soit celle des agents les plus âgés, dont l’ancienneté dans l’entreprise est de vingt ans, trente ans ou plus.

Entrés massivement dans les années 70 et 80 sur la base d’un emploi à vie, ils ont alors fait le choix d’une carrière dans une administration qui assurait le respect d’un certain nombre de principes : conscience professionnelle, égalité de traitement des usagers, intérêt général… A l’époque France Télécom disposait d’un système social dédié contribuant à organiser la relation qui la lie à son personnel sur une logique de don et de contre-don.

A leur arrivée, les jeunes fonctionnaires, provinciaux, étaient affectés sur un mode autoritaire à des postes qui leur étaient quasi exclusivement réservés (à Paris essentiellement) et les obligeaient à une mobilité géographique. Ils prêtaient officiellement serment de servir l’usager avec conscience professionnelle et respect. L’entreprise avait des structures de gestion des ressources humaines avec des assistantes sociales, des médecins, qui accompagnaient les entrants et les orientaient dans leur développement et leur vie personnelle. France Télécom avait hébergé ses jeunes dans ses foyers PTT. France Télécom était la «maison» et contribuait par cette confusion des espaces privés et professionnels à sceller un lien puissant avec ses agents. Comme l’a montré le sociologue Norbert Alter, chacun connaissait les règles de départ et l’entreprise reconnaissait les sacrifices et promettait un rééquilibrage de l’échange dans le temps. La confiance dans l’entreprise alimentait les efforts et la dynamique du don - contre-don dont parle l’ethnologue Marcel Mauss trouvait à s’épanouir.

L’essor de France Télécom a généré des opportunités pour les agents. On pouvait accéder à n’importe quel métier : mécanicien, vaguemestre, gestionnaire de centres de vacances. Certes, il y avait aussi des contraintes : lorsqu’une technologie était dépassée, il fallait migrer vers un autre service au nom du principe de bon fonctionnement du service public. Pour autant, les agents ne nourrissaient ni colère ni violence ou cynisme à l’égard de la direction, ils n’exprimaient pas de mécontentement envers ces mobilités déjà fréquentes (on l’oublie souvent).

C’était alors dans l’ordre des choses : l’échange et l’espace faisaient sens. Mais, si les changements et la mobilité ne sont pas des éléments nouveaux, force est de constater qu’ils se sont durcis, rapprochés, appelant les agents à redonner sans cesse à l’entreprise : en se formant à nouveau pour migrer vers un nouveau poste (dont on sait désormais que la durée est limitée), en déménageant, ce qui impose de réorganiser sa vie personnelle, de se déraciner d’un espace social, de quitter ses collègues, de prévoir la transition professionnelle du conjoint.

Si ces nouvelles demandes de l’entreprise sont jugées intolérables c’est parce que l’entreprise change les règles du jeu et ne respecte plus la chaîne des dons entre elle et son personnel. L’évolution du statut de l’entreprise a induit un profond changement des valeurs de l’entreprise et de ses symboles. France Télécom vend des services au client et impose donc de nouveaux objectifs de travail, un nouveau mode de management, certains managers ont obtenu leur poste via les mobilités sans expérience antérieure du management. France Télécom rationalise ses effectifs, envoyant symboliquement un signal de séparation, mal digéré, aux salariés qui ont porté son histoire et qui voient une rupture du sens de la relation. Alors qu’au gré des évolutions technologiques, l’entreprise a façonné les carrières sans véritable fil conducteur, elle demande désormais aux agents entrés par concours et souvent sans bagages de gérer leurs carrières pour éviter les mobilités forcées.

La souffrance qui s’exprime parle de cette histoire, de l’organisation d’un système social paternaliste qui, après avoir entretenu la dépendance sociale et professionnelle du salarié, l’appelle à prendre son indépendance dans un univers professionnel dynamique et en rupture avec les logiques pour lesquelles il a signé, il doit éventuellement quitter la maison France Télécom. France Télécom a donc fixé de nouvelles conditions et proposé un mode d’échange contractuel. Le ras-le-bol et la colère des salariés qui estiment avoir «déjà et beaucoup donné» traduisent cette difficulté à vivre ce changement des règles, à supporter ces coups de canifs portés au pacte initial. Aux dons faits on réclame le contre-don. De son côté, l’entreprise estime donner en conservant les emplois. Chacun réclame son dû et c’est l’impasse du don. Paradoxalement, l’engagement au travail perdure, alimenté par l’histoire et ses symboles, mais le don use et rend amers ceux qui donnent sans mesure.