Nous vivons une époque où l'éthique semble avoir envahi l'espace : le
commerce est éthique, la finance est éthique, les entreprises
adoptent des chartes éthiques, etc. Pourtant le capitalisme est dans
tous ses états ; jamais "l'amour de l'argent", comme dirait
Keynes, ne l'avait conduit à de telles extrémités : rémunérations
extravagantes des plus aisés, rendements chimériques, obscénité de
la misère, explosion des inégalités, dégradation de
l'environnement... L'émergence de l'éthique est-elle une réaction au
spectacle affligeant des conséquences morales et sociales d'un monde
économique déserté par l'éthique ?
Car on ne peut rejeter avec légèreté l'hypothèse que l'oubli de
l'éthique aujourd'hui, comme hier, a conduit le système à la crise.
"Les deux vices marquants du monde économique où nous
vivons, écrivait Keynes, sont que le plein emploi n'y est pas
assuré et que la répartition de la fortune et du revenu y est
arbitraire et manque d'équité." D'où vient que l'on puisse
porter un tel jugement ? L'économie ne se donne-t-elle pas comme la
science par excellence disjointe de toute considération éthique ?
Le glissement irrésistible de l'économie politique vers
l'économie-science s'est cristallisé dans un concept d'"économie de
marché", apparemment débarrassé de toute connotation historique ou
institutionnelle. Pourtant le capitalisme est bien une forme
d'organisation historique, un mode de production, disait Marx, né
des décombres de l'Ancien Régime. Son destin n'est pas écrit dans le
marbre. C'est l'interdépendance entre l'Etat de droit et l'activité
économique qui a donné au capitalisme son unité. L'autonomie de
l'économie est une illusion, comme sa capacité à s'autoréguler. Et
c'est parce que le balancier a penché un peu trop du côté de cette
illusion que nous en sommes arrivés à la rupture présente.
Ce mouvement de balancier correspond à une inversion des valeurs.
L'éthique, pensait-on, serait mieux servie si l'on régulait
davantage le fonctionnement des Etats et si l'on dérégulait
davantage les marchés. L'ingéniosité des marchés financiers d'abord,
leur aveuglement ensuite, a fait le reste.
Le scandale éthique du capitalisme contemporain réside bien dans
la mondialisation de la pauvreté, y compris dans des pays très
riches. Il est plus encore celui de l'acceptation d'un degré
insoutenable d'inégalités dans des régimes démocratiques. Car notre
système procède d'une tension entre deux principes, celui du marché
et de l'inégalité d'une part (un euro, une voix) ; de l'autre, celui
de la démocratie et de l'égalité (une personne, une voix), ce qui
oblige à la recherche permanente d'un compromis.
Cette tension entre les deux principes permet au système de
s'adapter, et non point se rompre comme le font les systèmes régis
par un seul principe d'organisation (le système soviétique). La
thèse selon laquelle le capitalisme n'a survécu comme forme
dominante d'organisation économique que grâce à la démocratie,
plutôt qu'en dépit d'elle, apparaît intuitivement la plus
convaincante. Nous en avons une illustration aujourd'hui.
Le spectacle de l'argent facile brouille les horizons temporels.
Des rendements financiers anormalement élevés contribuent à la
dépréciation du futur, à l'impatience pour le présent, au
désenchantement du travail. Il n'est pas nécessaire de convoquer
l'Ancien Testament pour illustrer à quel point les relations entre
rendement de l'argent et morale sont problématiques. Même Adam Smith
dans Recherche sur la nature et les causes de la richesse des
nations (Gallimard, 1976) l'avait souligné.
La dépréciation du futur, qu'elle soit la conséquence d'exigences
insoutenables de rendements financiers ou de taux d'intérêt
anormalement élevés, s'oppose à l'horizon temporel forcément long de
la démocratie. L'une des clés de l'arbitrage entre le bien-être des
générations présentes et celui des générations futures est le taux
social de préférence temporelle qu'il incombe au débat politique de
déterminer. Un taux trop élevé comme une absence de justice sociale
aggravent le conflit entre générations.
Lorsque les inégalités sont fortes, une part importante de la
société ne peut se projeter dans l'avenir, alors qu'elle le
souhaiterait. Si l'on forme l'hypothèse optimiste que l'altruisme
intergénérationnel est "un sentiment moral" spontané, comme semble
l'indiquer l'attention portée par chacun au destin de ses enfants,
on perçoit bien alors comment une réduction des inégalités pourrait
réconcilier le capitalisme avec le long terme.
Pour redonner de l'éthique au capitalisme, il convient de rompre
conceptuellement avec le passé doctrinal qui nous a conduits aux
graves turbulences d'aujourd'hui. Il faudrait "déréguler les
démocraties", c'est-à-dire faire davantage de place à la
volonté politique, et mieux réguler les marchés. Il conviendrait de
prendre davantage au sérieux l'activité de délibération sur les
normes de la justice et ainsi de faire du degré d'inégalité
acceptable l'objet d'une délibération publique annuelle par les
Parlements. La publicité des débats, et leur solennité, permettrait
alors de rompre avec la concurrence sociale et fiscale vers le bas,
et de susciter l'espoir d'une concurrence vers le haut.
Courriel : jeanpaul.fitoussi@ofce.sciences-po.fr.