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2012, l’Europe sous tutelle ?
Par GUILLAUME DUVAL Rédacteur en
chef d«Alternatives économiques»
Fin décembre 2011. Cela fait donc
déjà deux ans que la crise s’est
muée en une profonde crise de la
zone euro. Malgré l’accord du 9
décembre, rien n’indique que la zone
soit sur le point de se tirer
d’affaire avec l’année nouvelle. Au
contraire, la volonté affichée
d’impliquer davantage encore le
Fonds monétaire international (FMI)
dans la résolution de la crise
risque d’entraîner une perte de
souveraineté qui menace davantage
l’avenir de l’Europe qu’une
explosion catastrophique de la zone
euro.
C’est surtout le carcan budgétaire
qu’Angela Merkel veut «graver dans
le marbre» avec le soutien de
Nicolas Sarkozy qui a retenu
l’attention - et suscité les
critiques - après le sommet du 9
décembre. Cette insistance
obsessionnelle sur la discipline
budgétaire se fonde pourtant sur une
erreur de diagnostic : la crise de
la zone n’est pas due en premier
lieu à la dérive de l’endettement
public avant la crise mais à celle
de l’endettement privé. Les «règles
d’or» renforceraient le caractère
déjà trop restrictif des politiques
qui poussent la zone euro dans la
récession. Elles l’empêcheraient en
réalité de réduire son endettement,
comme le montre le fiasco grec :
après quatre ans de récession, la
dette grecque a presque doublé. A
plus long terme, ce carcan
s’avérerait impraticable, faute de
capacité d’action suffisante au
niveau de la zone.
Mais il y a eu plus grave le 9
décembre : les chefs d’Etat et de
gouvernement n’ont pris aucune
décision de nature à décourager la
spéculation contre les dettes
européennes. Ils ont refusé
d’accroître les moyens du Fonds
européen de stabilité financière (FESF)
et du futur Mécanisme européen de
stabilité (MES). Et cela malgré
l’échec des «solutions» envisagées
lors du précédent sommet pour doper
le FESF en faisant appel au secteur
privé ou à des Etats étrangers. Ils
ont refusé également d’accorder au
MES une licence bancaire qui lui
aurait permis de se refinancer
auprès de la Banque centrale
européenne (BCE) comme viennent de
le faire les banques européennes.
Ils n’ont pas davantage avancé dans
la mise en œuvre d’eurobonds, de
titres de dettes émis et garantis
conjointement. Tandis que, de son
côté la BCE n’est pas sortie de ses
retranchements pour indiquer qu’elle
interviendrait sans limite si les
taux imposés à l’Italie ou à
l’Espagne continuaient à atteindre
les niveaux déraisonnables des
dernières semaines.
Bref rien, sauf une proposition
surréaliste : ces Etats, incapables
de s’entendre pour accroître les
moyens des outils proprement
européens de lutte contre la
spéculation, ont décidé de prêter
200 milliards d’euros au FMI, soit
2% du PIB de la zone euro. Et cela
pour que le FMI puisse intervenir en
Europe si l’Espagne ou l’Italie
avaient besoin à leur tour d’être
soutenues. Ce qui signifierait que
cinq Etats de la zone, et pas des
moindres, seraient placés durant des
années sous la tutelle d’une
organisation qui ne prend ses ordres
ni au Parlement européen, ni dans
les Parlements nationaux européens,
ni même au Conseil européen des
chefs d’Etat et de gouvernement,
mais à Washington auprès de son
conseil d’administration. Certes, la
directrice générale du Fonds est
aujourd’hui une Française, mais cela
ne change rien d’autant qu’il y a de
fortes chances que son successeur ne
soit plus un Européen. Dès le
départ, l’implication du FMI dans la
crise de l’euro avait été - à juste
titre - combattue par la BCE, car
elle menaçait la souveraineté de
l’Europe. Elle avait cependant été
imposée par le gouvernement
allemand, la présence de DSK à la
tête de cette institution ayant
convaincu les autres Européens de
l’accepter dans l’urgence. Le FMI
disposait certes d’une expertise en
matière de gestion de crise que
l’Europe n’avait pas : il a appris
de ses propres erreurs avec les
plans d’ajustement structurels
imposés aux pays d’Afrique ou
d’Amérique latine dans les années
1980. Et à l’égard de la Grèce, les
représentants du FMI ont été moins
faucons que ceux de la BCE et de la
Commission. Il n’empêche :
l’engagement du FMI dans la zone
euro, s’il doit concerner aussi
l’Italie et l’Espagne, signifierait
en pratique la mise sous tutelle de
la zone et par extension de la
construction européenne.
Le plus rageant dans ce renoncement
à la souveraineté européenne est que
l’Europe n’a aucun besoin de fonds
extérieurs pour résoudre sa crise.
Ses comptes extérieurs sont
équilibrés et l’épargne de ses
ménages est abondante, trop même en
France, en Italie ou en Allemagne.
Le problème - le seul, mais il est
visiblement rédhibitoire - c’est
qu’il faudrait s’entendre entre nous
sur la façon de mobiliser ces moyens
et de nous entraider. Incapables
d’avancer sur ce terrain, les chefs
d’Etat et de gouvernement ont
préféré, le 9 décembre, confier les
clés de l’Europe au FMI. Si on
devait en arriver à une intervention
du Fonds en Italie et en Espagne,
ceux qui écriront l’histoire de cet
épisode, les accuseront probablement
d’avoir trahi l’Europe et les
Européens.
Dernier ouvrage paru : «La France
d’après, rebondir après la crise»,
éd. les Petits Matins.