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Euro : une spéculation libellée
en dollars
Par JEAN-CLAUDE PAYE
sociologue
L’arbuste du
délabrement
financier de la
Grèce avait déjà
suffi à dissimuler
la forêt des
déficits étasuniens.
De même, la dette
irlandaise vient
d’éclipser l’annonce
du nouveau programme
de rachat massif de
bons du trésor par
la Réserve fédérale
américaine (FED).
Cette opération de
quantitative easing
consiste à faire
marcher la planche à
billets et à
enclencher une
baisse des taux
d’intérêts sur les
obligations d’Etat.
Elle doit permettre
une injection de 600
milliards de dollars
dans l’économie
d’outre-Atlantique.
La FED avait déjà
introduit une somme
de 1 700 milliards
de dollars dans le
circuit économique
étasunien. Ce
nouveau programme
d’injection de
liquidités nous
montre que cette
politique monétaire
a largement échoué,
puisqu’une nouvelle
phase de rachat
s’avère nécessaire.
Surtout, il nous
indique que le
quantitative easing
n’est plus une
politique
d’exception. Elle
s’inscrit dans la
durée et devient
ainsi une procédure
normale.
Contrairement aux
déclarations du
Trésor, la création
monétaire lancée par
les Etats-Unis n’a
pas pour objectif de
permettre aux
banques d’accorder
des crédits aux
particuliers et aux
entreprises. Vu la
conjoncture
économique, cette
demande est
actuellement faible
et les institutions
financières
disposent
d’importantes
réserves.
Il y a déjà
abondance de
liquidités. En
ajouter ne va pas
résoudre le problème
actuel qui est celui
de la défiance des
banques vis-à-vis de
la solvabilité
d’emprunteurs
éventuels.
A quoi peut donc
servir cette
injection permanente
de liquidités dans
un marché déjà
saturé ? Pour
répondre à cette
question, il suffit
d’observer les
effets de cette
politique :
formation de bulles
spéculatives et
envolée de la valeur
des actifs, afflux
de capitaux dans les
pays en forte
croissance, tels la
Chine ou l’Inde et
attaques
spéculatives,
notamment contre la
zone euro.
La politique
étasunienne de
monétisation de sa
dette publique est
actuellement peu
inflationniste car
une grande partie
des capitaux quitte
les Etats-Unis afin
de se placer sur les
marchés émergents et
n’alimente pas la
demande interne.
Elle ne provoque pas
non plus une forte
baisse du dollar,
puisque les achats
additionnels
d’actifs : or,
matières premières
et pétrole, qu’elle
induit, se font dans
la devise
étasunienne et
soutiennent ainsi
son cours.
En ce qui concerne
l’Union européenne,
la Banque centrale
européenne (BCE) a
annoncé la poursuite
de sa politique de
rachats
d’obligations
souveraines. Elle a
également décidé de
prolonger son
dispositif de
refinancement,
illimité et à un
taux fixe, des
banques, pour une
nouvelle période de
quatre mois au
moins. Ici aussi, on
enregistre un
changement
d’attitude : cette
politique n’est plus
présentée comme
exceptionnelle, mais
durable.
Habituellement, la
BCE acquiert des
titres à très court
terme : trois
semaines, un mois.
Mais actuellement,
elle achète des
titres à l’échéance
d’un an.
Jusqu’à présent, la
BCE a acquis des
bons de dette
publique pour un
montant de 67
milliards d’euros,
essentiellement des
titres d’Etats en
difficulté, tel la
Grèce et l’Irlande.
Nous sommes donc
bien loin des 600
milliards de dollars
de rachat effectué
par la FED. La
politique de la BCE
diffère non
seulement
quantitativement,
mais aussi
qualitativement,
puisque, afin
d’éviter une
augmentation de la
masse monétaire,
elle a choisi de
stériliser son
injection, en
retirant des
liquidités pour un
montant équivalent.
L’objectif de la BCE
est d’essayer de
retarder au maximum
une restructuration
de la dette grecque,
irlandaise,
portugaise…, les
grandes banques
européennes étant
fortement engagées
dans leur
financement. Il
s’agit avant tout de
sauver les
institutions
financières privées
et d’essayer de
faire payer la
facture aux salariés
et aux épargnants.
Ainsi, l’Union
européenne s’est
engagée dans la voie
d’une réduction
brutale des déficits
publics. La
Commission a lancé
des procédures de
déficit excessif
contre les Etats
membres. A la moitié
de 2010,
pratiquement tous
les Etats de la zone
y étaient soumis.
Elle leur a demandé
de s’engager à
revenir sous la
barre de 3% avant
2014 et cela quelle
que soit l’évolution
de la situation
économique. Les
moyens prévus pour
réaliser ces
objectifs ne
consistent pas en
une taxation des
gros revenus ou des
transactions
financières, mais
bien dans une
diminution du
salaire direct et
indirect, à savoir
engager des
politiques
salariales
restrictives et des
remises en cause des
systèmes publics de
retraite et de
santé.
La politique
monétaire fortement
expansive des
Etats-Unis, en
donnant des
munitions aux
marchés financiers,
permet de lancer, à
bon compte, des
opérations de
spéculation contre
la zone euro. Elle
est cependant en
phase avec les
objectifs de l’Union
européenne, car elle
permet de mobiliser
les marchés et de
faire pression sur
les populations
européennes, afin de
leur faire accepter
une diminution
drastique de leur
niveau de vie. Les
politiques
budgétaires entamées
par les Etats
membres auront pour
effet d’empêcher
toute reprise
économique,
fragilisant
d’avantage les
finances publiques
et réclamant de
nouveaux transferts
de revenus des
salariés vers les
banques et les
entreprises. La
crise de l’euro n’a
pas fini de bégayer.
Auteur de «la Fin de
l’Etat de droit», la
Dispute, 2004.
Libé
17/12/2010 à 00h00
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