Les
élites dans le
creux des révolutions
Par ROMAIN RANCIÈRE professeur associé à l’Ecole
d’économie de Paris.
La théorie économique peut-elle faciliter notre
compréhension des
mouvements révolutionnaires dans le monde arabe et du
renversement des
régimes totalitaires en Tunisie, en Egypte et, sans doute
demain, en
Libye ? Ces moments extraordinaires d’accélération du
cours de
l’histoire ne renvoient-ils pas l’analyse économique à
ses propres
limites ?
Pourquoi Tunis ou Le Caire plutôt qu’Alger ou Amman ? La
situation
économique mesurée, par exemple, par le taux de
chômage ou la fraction
de la population vivant sous le seuil de la pauvreté est
très
comparable en Jordanie et en Egypte. Elle est bien pire en
Algérie
qu’en Tunisie. L’insurrection traverse aussi bien des pays
pétroliers
comme la Libye ou Bahreïn que des pays fortement dépendants
du tourisme
comme l’Egypte ou la Tunisie. L’analyse de la conjoncture
économique
semble de peu d’utilité pour expliquer le vent de révolte
qui balaye le
monde arabe.
La théorie économique des conflits au sein des
élites gouvernantes
éclaire davantage. En Tunisie, Egypte, Libye ou au Yémen,
les leaders
sont vieillissants voire malades. La perspective de leur succession se
profile et le problème d’une transmission dynastique se pose.
Comme le
montre l’économiste Aaron Tornell, la dynamique
économique des régimes
autocratiques repose sur un partage des rentes au sein de groupes
différents : la famille dirigeante, les milieux d’affaires
protégés,
souvent l’armée, parfois les chefs de tribus.
La survie de l’autocrate dépend, en partie, de sa
capacité d’arbitrer
entre la voracité des différents groupes. Les
succès économiques, comme
en Tunisie, décuplent les appétits voraces et un partage
des nouvelles
rentes devient nécessaire. La perspective de la succession
complique le
jeu encore davantage. Les familles régnantes s’efforcent de
consolider
leur pouvoir politique pour assurer la transmission dynastique. Elles
accélèrent aussi souvent le pillage économique,
une manière de se
couvrir face à l’incertitude de la transition.
L’équilibre
politico-économique peut alors voler en éclats. Les
élites moins
favorisées retirent leur soutien, soit parce qu’elles estiment
que leur
part du gâteau est devenue trop faible, soit parce qu’elles
réalisent
que le niveau de pillage risque dangereusement d’entraîner le
pays à sa
perte, mettant en cause leurs rentes futures. En conséquence,
selon la
théorie d’Aaron Tornell, l’issue victorieuse des mouvements
révolutionnaires ne dépend pas de la force des masses
mais de la
résolution d’un conflit économique latent au sein
même des élites
dirigeantes. Le rôle clé joué par l’armée en
Egypte et en Tunisie peut
être interprété à la lumière de cette
théorie.
La théorie économique de l’information et de son
rôle dans la
coordination des agents peut aussi aider à expliquer le
déclenchement
et la dynamique des mouvements insurrectionnels. Les nouveaux
médias -
Facebook, Twitter - ont ainsi largement contribué à ce
que l’immolation
de Mohamed Bouazizi devienne l’étincelle qui mette le feu. Au
cœur de
la révolte, l’accès à de multiples sources
d’informations libres a aidé
les insurgés à évaluer, en temps réel,
l’état du rapport de force avec
le pouvoir.
L’économiste ne manque-t-il pas cependant l’essentiel ? La
révolution
n’est-elle pas ce moment radical où l’agent économique -
le
travailleur, le consommateur - s’efface derrière le citoyen ? La
geste
de l’insurrection contre le tyran appartient, par excellence, à
cette
«vita activa», conceptualisée par Hannah Arendt dans
la Condition de
l’homme moderne. C’est-à-dire un espace politique de mise en
commun des
paroles et des actes hors de toute référence à
l’ordre social ou
économique.
«Il faut aller jusqu’au bout pour que Moubarak parte, que nous
soyons
libres, et que nous puissions commencer autre chose», disaient
les
manifestants. Leur liberté, c’est ce pouvoir de commencer,
«archein»
pour les Grecs, et non celui de gouverner, «kratein», qui
désigne la
gestion des hommes et des biens, et renvoie encore à
l’économie. La
grandeur des manifestants de la place Tahrir est de rappeler que le
rassemblement des hommes suffit à fournir la puissance
nécessaire pour
recréer une nouvelle cité et, à partir de
là, à isoler et à bannir le
tyran.
L’analyse économique du conflit au sein des élites aide
à décrypter les
mouvements révolutionnaires actuels comme elle renouvela la
réflexion
sur la Révolution française. Si elle ne parvient
cependant pas à en
expliquer le cœur, c’est parce que l’événement
insurrectionnel ouvre un
espace de liberté radicale où l’ordre des causes
économiques cesse
soudain de jouer.
Romain Rancière est chercheur à l’Ecole des Ponts,
professeur associé à
l’Ecole d’économie de Paris.
Libé+ 01/03/2011
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