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L'économie comme science "complexe"
Les sciences de de la complexité ont le vent en poupe, notamment chez
les adeptes des nouvelles technologies. La question est toutefois :
servent-elles à quelque chose ? En clair, peuvent-elles prédire ? Ou
sont-elles condamnées à produire des analogies et des graphismes, certes
impressionnants, mais dont la valeur heuristique est nulle ou presque ?
La recherche d’applications pratiques… C’est ce Graal que les chercheurs
du domaine traquent activement. On l’a vu dans un récent article où
Dirck Helbing tentait de simuler le monde.
Un autre scientifique dont le nom est revenu à plusieurs reprises ces
derniers temps est celui de Yaneer Bar-Yam, président del’Institut
pour les systèmes complexes de Nouvelle-Angleterre
(Necsi). Il
s’efforce de comprendre comment les systèmes complexes se manifestent
dans les différents domaines de la connaissance : écologie, économie,
politique… Il s’attaque ainsi à la question des crises économiques, nous
apprend unrécent
article de Wired.
Bar-Yam affirme ainsi avoir repéré, dans la masse de données des
fluctuations des marchés, un indicateur fondamental annonciateur des
kraches. Il s’agit d’un comportement des marchés qui se caractérise par
une tendance croissante à l’imitation de la part des acteurs. En
général, les ventes et les achats s’équilibrent : environ 50% des
actions augmentent quand 50% baissent. Lorsqu’un krach approche, le "co-mouvement"
s’accroît. Autrement dit, un des deux mouvements dépasse
significativement la barre des 50%.
Certes, a priori cette constatation n’a rien de novateur. Les
économistes ont remarqué depuis belle lurette que les comportements
massifs incontrôlables à l’origine d’une "bulle" ou au contraire d’une
"panique" annoncent souvent des crises. Mais il existe des différences
entre les travaux de Bar-Yam et cette vision commune. D’abord, pour ce
chercheur, cette tendance s’inscrit dans le long terme, et n’intervient
pas quelques jours voire quelques mois avant le "krach". Ainsi, avant la
crise de 2008, le "co-mouvement" n’a cessé d’augmenter de manière
régulière pendant plus de quatre ans. Il ne s’agit donc pas d’une
situation où les marchés rentrent dans une phase de panique rapide due à
un réflexe collectif. Dans l’illustration ci-dessous, la courbe du haut
montre le développement des "co-mouvements". Plus le niveau est bas,
plus la tendance à l’imitation est importante. On le voit, c’est un
comportement qui va en s’accroissant dès 2003.
De plus, la cause de ce comportement d’imitation n’est pas exogène,
autrement dit créée par des évènements extérieurs. Le phénomène est, au
contraire, endogène, intrinsèque au mouvement des marchés. Pour l’équipe
de Bar-Yam, il s’agit bien d’un effet de "panique", mais d’une panique
"auto-induite", qui ne dépend pas directement des évènements extérieurs
ou même des "bulles" spéculatives, quoique ces éléments puissent, bien
entendu, jouer un rôle d’amplificateur dans le déclenchement de la
crise. Par exemple, à propos du mini-krach du 17 septembre 2001 (le
premier jour de bourse après les attentats du World Trade Center)
Bar-Yam et ses collègues remarquaient dans leur papier publié sur
arXiv que leurs recherches tendaient "à confirmer que cet
événement n’était pas seulement une réaction au 11 septembre, mais qu’il
était largement dépendant de la dynamique du marché".
Cette capacité à créer de la nouveauté sans avoir à recevoir
d’information du monde extérieur semble bien une caractéristique
fondamentale des systèmes complexes. Avant ce travail sur l’économie,
Bar-Yam avait publié en 2009 un article sur la biologie qui
aboutissait à des conclusions assez similaires. Selon lui, l’évolution
des espèces était susceptible de se produire au sein d’une population de
manière purement intrinsèque, par l’unique jeu des combinaisons
génétiques et des mutations aléatoires. Autrement dit, pas besoin
d’invoquer la nécessité pour les espèces de s’adapter à un environnement
qui deviendrait l’arbitre des mutations, comme le suggère la théorie
classique de la sélection naturelle. On ne peut que comparer cette
nouvelle vision de l’évolution à celle des marchés évoluant spontanément
vers des "catastrophes" indépendamment du monde extérieur ou presque.
PRÉVOIR LES TRANSFORMATIONS
L’article de Wired souligne que les travaux de Bar Yam appartiennent à
une nouvelle branche qu’on appelle "l’éconophysique", autrement dit
l’application au domaine social des comportements observés dans le monde
matériel. Dans le cas des crises économiques, il s’agirait d’un
processus nommé "transition de phase", comme la transformation de l’eau
en glace ou, au contraire, en vapeur. Dans les transitions de phase, un
processus lent, presque invisible se précipite brusquement pour changer
l’état du système. On a alors l’impression que la transformation
s’effectue "par surprise". Cela dit, le terme éconophysique est
peut-être récent, mais l’étude de ces phases de transition est une
caractéristique connue des systèmes complexes depuis longtemps. On
appelle cela la "criticalité auto-organisée" et ce concept est au cœur
du domaine depuis plus de deux décennies.
Les théories de la complexité ont largement inspiré
Nassim
Nicholas Taleb qui en raconte les effets dans son fameux livre
Le Cygne Noir (aucune relation avec Nathalie Portman).
Taleb utilise les théories de la complexité pour moquer les économistes
qui évaluent les risques en termes "gaussiens", en traçant une courbe,
une "moyenne" où les évènements les plus extrêmes sont également les
moins probables. Au contraire, dans une vision "complexe" de l’économie
ou de la société, les "catastrophes", les "cygnes noirs" (qui peuvent
d’ailleurs aussi être positifs, comme le montrent les révolutions
récentes dans le monde arabe) ont toutes les chances de se produire, et
bien plus vite qu’on ne le pense.
Les théories de Bar Yam ne sont donc pas révolutionnaires, mais
constituent plus probablement un clou supplémentaire dans le cercueil de
l’économie classique. Cette recherche présente également l’intérêt de
reposer sur un calcul assez simple (enfin, assez simple pour des
mathématiciens), impliquant un paramètre unique. Elle propose un moyen
d’explorer et d’anticiper l’arrivée de ces "catastrophes", et pourrait
donc, si elle est confirmée, avoir des conséquences pratiques. Elle
permettrait, sinon de prévoir l’imprévisible, du moins de s’y préparer
intelligemment… Rémi Sussan
LEMONDE.FR | 01.04.11 | 17h47
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