Par Martin Wolf
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L'éclairage L'idée que l'indiscipline budgétaire est à l'origine de
la crise est fausse. D'où l'incapacité franco-allemande à offrir les bonnes
solutions.
L'accord du lundi 5 décembre entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, que ceux-ci
ont réussi à imposer à leurs " partenaires " européens au sommet des 8 et 9
décembre à Bruxelles est-il une solution audacieuse aux dilemmes du continent,
ou une insipide bouillie ?
Deux têtes, dit-on, valent mieux qu'une. On ne peut pas dire que le couple formé
par la chancelière allemande et le président français ait confirmé l'adage.
Comme les Bourbon, ces dirigeants donnent plutôt l'impression de n'avoir rien
appris ni rien oublié.
Il a été décidé, semble-t-il, de ne pas contraindre les détenteurs d'obligations
privés à essuyer des pertes lors des sauvetages de pays de la zone euro, même si
l'on n'écarte pas la possibilité de restructurations volontaires. De rendre plus
probables, mais pas automatiques, les sanctions à l'égard de pays qui
échoueraient à respecter les limites imparties aux déficits budgétaires.
D'inscrire dans la législation des pays membres l'obligation d'un budget
équilibré. De mettre en place le Mécanisme européen de stabilité (MES) -
l'instrument permanent de sauvetage - dès juillet 2012 et non plus en juin 2013.
Et enfin, de prévoir pendant la durée de la crise, des réunions mensuelles des
chefs d'Etat et de gouvernement européens afin de superviser la coordination des
différentes politiques.
Plus question, donc, de contraindre le secteur privé à s'impliquer dans la
restructuration de la dette, ce qui réjouira la Banque centrale européenne
(BCE). Plus question de sanctions automatiques contre les " pécheurs "
budgétaires ni d'examen des violations des règles budgétaires par la Cour
européenne de justice. Cela ravira la France, qui a aussi obtenu qu'au lieu d'un
nouveau traité de l'Union européenne un accord intergouvernemental entre membres
de la zone euro puisse éventuellement être conclu. L'Allemagne n'est pas
repartie les mains tout à fait vides : elle a réussi une fois de plus à écarter
tout recours aux eurobonds. Mais elle n'a pas obtenu grand-chose.
Cet accord est-il de nature à encourager la BCE à intervenir plus massivement
sur les marchés de la dette souveraine ? Son nouveau président, Mario Draghi, a
déclaré le 1er décembre devant le Parlement européen qu'un accord liant les
gouvernements sur la question des finances publiques serait " l'élément le plus
important pour commencer à rétablir la confiance " des marchés financiers. "
D'autres éléments pourraient suivre, a-t-il ajouté, mais l'ordre d'application
est important. " Les mesures budgétaires et les réformes annoncées à Rome
pourraient contribuer à donner à la BCE le feu vert pour ces " autres éléments
".
La réponse des marchés avait, dans un premier temps, traduit un certain espoir :
le 5 décembre, les obligations espagnoles à dix ans étaient descendues à 5,2 %
et celles de l'Italie à 6,3 %. Mais l'agence de notation financière Standard &
Poor's a décidé de placer toute la zone euro sous surveillance négative, et au
matin du 9 décembre restaient attentistes. La fragilité est toujours le mot
d'ordre.
Ce que nous avons entendu de la bouche de M. Sarkozy et de Mme Merkel n'incite
guère à la confiance. Le problème est que l'Allemagne - puissance hégémonique de
la zone euro - a un projet, mais que ce projet est maladroit. La bonne nouvelle,
c'est que l'opposition d'une partie de la zone euro empêchera sa pleine mise en
œuvre. La mauvaise nouvelle, c'est qu'il ne semble y avoir pour l'instant
aucune meilleure possibilité.
Le credo allemand est que c'est l'indiscipline budgétaire qui a été à l'origine
de la crise. Mais l'examen des déficits budgétaires moyens de douze pays
significatifs de la zone euro de 1999 à 2007 indique que tous, sauf la Grèce, se
situaient en dessous de la fameuse limite des 3 % du PIB. De plus, les quatre
pires bilans en la matière après la Grèce étaient l'Italie, puis la France,
l'Allemagne et l'Autriche. En revanche, l'Irlande, l'Estonie, l'Espagne et la
Belgique ont enregistré de bonnes performances au cours de ces années. Ce n'est
qu'après la crise que des détériorations énormes (et inattendues) des positions
budgétaires ont frappé l'Irlande, le Portugal et l'Espagne (mais pas l'Italie).
Les déficits budgétaires ne laissaient donc en rien prévoir une crise imminente.
Passons maintenant à la dette publique. Ce critère aurait désigné comme fauteurs
de troubles la Grèce, l'Italie, la Belgique et le Portugal. Mais la position de
l'Estonie, de l'Irlande et de l'Espagne était infiniment meilleure... que celle
de l'Allemagne. En vérité, au vu de ses performances, l'Allemagne d'avant la
crise paraissait bien vulnérable. Mais, là encore, la situation a rapidement
changé avec la crise. Le cas de l'Irlande est stupéfiant : en cinq années, elle
a enregistré un bond de 93 points de pourcentage du ratio dette publique nette
sur produit intérieur brut.
Prenons enfin la moyenne des déficits des comptes courants sur la période.
D'après ce marqueur, les pays les plus vulnérables étaient l'Estonie, le
Portugal, la Grèce, l'Espagne, l'Irlande et l'Italie. Voilà enfin un indicateur
pertinent ! La crise actuelle est donc une crise des balances des paiements. En
2008, le financement privé des déséquilibres extérieurs a connu un arrêt brutal
: le crédit privé s'est tari. Depuis lors, les sources publiques ont été
appelées à jouer le rôle de financiers.
Si le pays le plus puissant de la zone euro refuse de reconnaître la nature de
la crise, la zone euro n'a aucune chance de la résoudre ni d'empêcher qu'elle se
reproduise. Certes, la BCE peut replâtrer provisoirement les fissures. A court
terme, son intervention est même indispensable, puisqu'il faudra du temps pour
procéder aux ajustements extérieurs. Mais au bout du compte, l'ajustement
extérieur est vital. Et il est beaucoup plus important que l'austérité
budgétaire.
Une fois cela admis, le problème central sera l'amélioration de la
compétitivité. Si l'on écarte l'hypothèse que certains pays puissent sortir de
la zone euro, cela exige que celle-ci connaisse une économie dynamique, une
inflation plus forte et une expansion vigoureuse du crédit dans les pays
excédentaires. Tout cela paraît inconcevable aujourd'hui. C'est pourquoi les
marchés ont raison de manifester une telle prudence.
En l'absence d'intégration budgétaire et financière, le refus d'admettre qu'une
union monétaire est vulnérable à des crises des balances des paiements rend
quasiment certaine une nouvelle crise. Pire, se focaliser sur l'austérité
budgétaire est la garantie que, comme nous le constatons aujourd'hui, la réponse
aux crises sera procyclique.
Peut-être que la bouillie concoctée à Paris permettra à la BCE d'agir. Peut-être
qu'elle apportera une période de répit, quoique j'en doute. Il reste que la zone
euro cherche toujours des remèdes efficaces à long terme. Il est satisfaisant de
constater que l'Allemagne n'ait pas réussi à obtenir des mesures de discipline
budgétaire plus dures et plus automatiques, car cette exigence est fondée sur
une analyse erronée. Cette crise est une crise des balances des paiements.
Résoudre ce genre de crise dans le cadre d'une économie fermée de grande taille
exige d'énormes ajustements de part et d'autre. Tout le reste n'est que
commentaire.
Par Martin Wolf
Cette chronique de Martin Wolf,
éditorialiste économique,
est publiée en partenariat exclusif
avec le " Financial Times ". © " FT "
(Traduit de l'anglais par Gilles Berton.)
Le Monde 13 décembre 2011