Si spectaculaire
soit-elle, la débâcle boursière, dont les
gouvernements et les grandes banques
centrales peinent à venir à bout, n'est que
la partie émergée d'une crise en train de se
propager à l'économie réelle. Une spirale
baissière et récessive s'est enclenchée. Les
marchés anticipent une chute des profits des
entreprises, qui font face à des
perspectives d'activité dégradées. Ils
vendent leurs titres. Les entreprises ne
peuvent plus se financer sur les marchés
actions, et elles commencent à être
confrontées au resserrement du crédit.
Certaines d'entre elles, notamment les PME,
ne s'en relèveront pas. Partout, les
perspectives d'embauche se détériorent, le
chômage s'accroît, les revenus diminuent.
Comme toujours en pareilles circonstances,
ce sont les plus vulnérables parmi les
entreprises et les ménages qui seront les
premiers touchés.
Des "effets de
richesse" négatifs sur les entreprises
Quand les établissements
financiers, les grandes entreprises ou les
PME voient leurs actifs se déprécier de 25 %
en un mois - ce qui a été le cas, selon
Xavier Timbeau, chercheur à l'Observatoire
français des conjonctures économiques (OFCE),
sur la place de Paris -, ils font face à des
pertes potentielles considérables et à un
choc "non encaissable sur leurs bilans".
Ils doivent donc réduire la voilure, ce qui
amplifie la dégradation des perspectives
d'activité, et vendre, ce qui accroît la
panique des marchés. Les prix baissant, un
nombre croissant d'acteurs est acculé à la
vente, et la spirale négative
s'auto-entretient. Les entreprises dépensent
moins. Redoutant une chute de leurs profits,
elles diffèrent ou renoncent à leurs projets
d'investissement, réduisent leurs coûts et
revoient à la baisse leurs perspectives
d'embauche, quand elles ne licencient pas et
mettent la clé sous la porte. En France, par
exemple, dans le secteur de la construction,
où les entreprises s'étaient habituées à une
croissance forte, les faillites ont augmenté
de 35 % au cours des sept premiers mois de
2008 par rapport à la même période de 2007.
Et la Coface, spécialisée dans
l'assurance-crédit, fait état d'une hausse
de 15 % en un an des faillites des très
petites entreprises.
Des coûts de
financement en hausse et le resserrement du
crédit
Dans un tel
environnement, les emprunteurs - ménages ou
entreprises - voient leurs primes de risque
et leur endettement augmenter sensiblement,
analyse Patrick Artus, directeur des études
économiques de Natixis. Trouver des sources
de financement est en effet plus difficile
et coûte plus cher. Face à l'augmentation
probable des taux de défaut, les banques
doivent accroître leurs fonds propres et,
par voie de conséquence, elles prêtent
moins. "Aux Etats-Unis, indique
Evariste Lefeuvre (Natixis), le taux de
défaut des ménages sur les crédits
immobiliers atteint 6,5 %, ce qui représente
plus de 300 milliards de dollars de pertes
pour les banques de détail. La situation
n'est pas comparable en Europe où les taux
de défaut sont beaucoup plus faibles (0,4 %
en Espagne, 0,5 % en Allemagne)."
Le resserrement du
crédit, annoncé depuis plusieurs mois dans
les enquêtes des banques centrales, est en
train de devenir une réalité. Les prêts aux
entreprises avaient augmenté de 13 % en
Europe et de 15 % aux Etats-Unis en juillet
(par rapport à juillet 2007). "Au mois
d'août, cette progression s'est brutalement
interrompue, et septembre devrait être pire",
souligne M. Artus. Ce phénomène de "credit
crunch" est, dit-il, "d'autant plus
douloureux quand les taux d'autofinancement
des entreprises sont faibles, ce qui est le
cas en Espagne et en France". Les plus
vulnérables y laisseront des plumes. "Une
PME qui a une trésorerie équilibrée sur
l'année, mais qui a besoin d'aide pour
financer son activité risque, dans un tel
contexte, de voir sa banque lui refuser sa
ligne de crédit", explique M. Timbeau.
Le même mécanisme, ajoute le chercheur de l'OFCE,
peut jouer du côté des ménages, qui, s'ils
sont à découvert, risquent de se trouver
devant un banquier qui leur dira de vendre
la voiture ou l'appartement acheté à crédit
ou qui leur refusera un prêt immobilier...
Des pans d'activité
fragilisés et des marchés du travail
dégradés
La crise immobilière n'en
finit pas de sévir aux Etats-Unis où, selon
Natixis, il n'y aura pas de stabilisation du
marché avant le second semestre de 2009.
L'Espagne, l'Irlande et, depuis peu, la
France sont également sévèrement touchées.
Or, dans l'Hexagone, ce secteur avait été
très créateur d'emplois ces dernières
années. Les difficultés à venir des PME
joueront aussi dans le sens d'une
détérioration du marché du travail.
Incertains de l'avenir, les ménages, dont la
consommation est directement corrélée au
taux de chômage, vont se serrer la ceinture
: ils anticipent logiquement une diminution
de leurs revenus. Et ceux qui ont de
l'épargne subissent le même effet que les
entreprises : la dépréciation de leurs
actifs entraîne un appauvrissement qui
n'incite pas à faire des projets.
"La crise actuelle
sera coûteuse en dette et en croissance.
Elle s'annonce plus longue qu'une crise
classique", ajoute M. Lefeuvre. Le seul
moyen d'éviter semblable scénario est que la
puissance publique "garantisse le passif
des banques de détail", analyse M.
Artus. "C'est ce qu'ont fait les
Irlandais et ce vers quoi s'oriente le
Royaume-Uni. Et c'est aussi ce que devrait
faire la France." Faute de quoi, la
crise s'éternisera.
Les hedge funds vont
vendre 600 milliards de dollars d'actifs
C'est la prochaine étape
de la crise : d'ici à Noël, les hedge funds,
pressés par leurs clients (individus,
entreprises, banques, etc.) de demandes de
remboursement, vont vendre près de 600
milliards de dollars d'actifs, selon Patrick
Artus, directeur des études économiques de
Natixis. Ces fonds spéculatifs, au nombre de
10 000, gèrent 2 100 milliards de dollars
d'épargne et disposent au total de plus de 6
000 milliards de dollars d'actifs. Ils
peuvent donc aussi puiser dans leurs
réserves pour répondre aux exigences de
leurs clients. Ces derniers doivent prévenir
à l'avance, entre un mois et demi et trois
mois, les hedge funds quand ils désirent
être remboursés. La prochaine fenêtre de tir
est le 31 décembre. La perspective de ventes
d'une telle ampleur augure mal d'un possible
retournement à la hausse des marchés d'ici à
la fin de l'année.