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DOCTEUR KEYNES ET MISTER MAYNARD


 

QUI ÉTAIT JOHN MAYNARD KEYNES? COTÉ PILE, UN DES ÉCONOMISTES LES PLUS INFLUENTS DU XXE SIÈCLE QUI A BÂTI SA RÉFLEXION GRÂCE À DES FRÉQUENTATIONS INTELLECTUELLES FÉCONDES. COTÉ FACE, UN JOUISSEUR AUTHENTIQUE, VIVANT DISCRÈTEMENT MAIS PLEINEMENT SES PASSIONS HOMOSEXUELLES, EN OPPOSITION AU RIGORISME VICTORIEN DE SA JEUNESSE BRITANNIQUE.


 

Plus grand économiste du XXe siècle le jour et homosexuel honteux la nuit?

Keynes by Duncan

 L'enfermement dans des collèges anglais exclusivement masculins, la fréquentation de clubs d'étudiants mêlant les échanges intellectuels et charnels, puis le mariage hétérosexuel à 42 ans: tous les indices d'une sexualité non-assumée dans l'Angleterre victorienne du début du siècle sont là. La double vie de John Maynard Keynes ne saurait pourtant être réduite à cette caricature. Ses deux frères, qui publièrent à titre posthume - en 1949 - son livre Deux Mémoires, prirent bien soin d'en expurger les passages relatifs à son homosexualité. Son disciple Roy Harrod, auteur deux ans plus tard d'une biographie, les y avait d'ailleurs encouragés: "Certains passages pourraient attenter gravement à la réputation de Maynard [Keynes] etpesersur son influence. Le débat est de savoir si les politiques seront ou non adoptées et cela est important pour le bien du monde. Maynard était toujours attentif à sa réputation en dehors de son cercle restreint. Il voulait préserver son pouvoir d'influence et le voudrait encore_ » Moins connus, les choix de vie de Keynes, sa liberté sexuelle et affective, ses choix idéologiques et psychologiques en font pourtant une figure essentielle du XXe siècle intime, et même, pour certains, un précurseur de la libération sexuelle de 1968. Pour vivre pleinement son identité, Keynes avait simplement choisi d'avoir et d'assumer plusieurs vies en même temps. «Le marginal qui s'installe au coeur de l'establishment; le grand bourgeois élitiste qui devient la coqueluche des gauches du monde entier; le spéculateur qui se méfie des marchés; l'esthète qui se consacre aux disciplines les plus austères; l'intellectuel qui se rêve homme d'État», comme le définit Alain Minc dans la biographie qu'il vient de lui consacrer. On pourrait ajouter à ce portrait: le diplomate qui drague, en 1919 à la Conférence de la paix, un banquier d'affaire membre de la délégation allemande, et en 1922 à la conférence de Gênes, le ministre soviétique des Affaires étrangères... Bref, comme le résume l'essayiste, conseiller des grands patrons et courtisan des hommes politiques: «L'homme Keynes est encore plus grand que l'oeuvre.» Quand Keynes entre à Cambridge en 1897, à peine plus de 10 ans après que le Labouchere amenciment (1885) a condamné tout acte indécent entre deux personnes de même sexe et au moment où le dramaturge Oscar Wilde, convaincu d'homosexualité, vient d'effectuer deux ans de travaux forcés, Keynes est déjà un jouisseur. Il tient un journal détaillé de ses activités sexuelles dans lequel il a adopté un code secret: a pour masturbation, w pour wet dream - ou pollutions nocturnes - et c pour copulation.

DANS LE HAVRE DU BLOOMSBURY : LES BLOOMBERRIES REJETTENT L'EXTRÊME RIGIDITÉ RELIGIEUSE ET ARTISTIQUE, LES MOEURS SOCIALES STRICTES ET LA SEXUALITÉ RÉGLÉE.

 

Keynes by Duncan

Au King's College, il rencontre Dilwyn Knox, fils d'un évêque anglican, son rival brillant qui deviendra son ami et son amant. Il multiplie les expériences charnelles en entrant... chez les Apôtres, un club d'élite philosophique et social dont bon nombre de membres sont homosexuels. Cette société secrète étudiante lui fait côtoyer, entre autres les écrivains Lytton Strachey (1880-1932), et E. M. Forster (l'auteur du fameux Maurice), ou encore le philosophe allemand Ludwig Wittgenstein. Après leurs études, une partie des anciens Apôtres perpétuent leur expérience marginale à Londres, au sein du groupe Bloomsbury, élargi à la présence de femmes, notamment les deux soeurs Stephen: Virginia, future Virginia Woolf, et Vanessa, future artiste peintre sous le nom de Vanessa Bell. Tous les adhérents sont des artistes et des intellectuels. Bloomsbury est aussi une assemblée très soudée par les liens parentaux, affectifs et intellectuels qui s'y créent. Ses membres, qui s'appellent entre eux les Bloomberries, rejettent les conventions des périodes Victorienne et Edwardienne: l'extrême rigidité religieuse et artistique, les moeurs sociales strictes, la sexualité réglée. Le groupe, qui vit en colocation dans deux ou trois appartements du quartier de Bloomsbury, sert de havre pour ses membres, homosexuels, lesbiennes et bisexuels. C'est dans ce cadre que Keynes poursuit sa vie affective. En 1908, il rencontre le peintre impressionniste Duncan Grant. Leur liaison longue de sept ans, d'abord clandestine - Grant était alors en couple avec Lytton Strachey -, fut l'une des plus importantes de sa vie. Keynes et Grant se séparent mais restèrent amis toute leur vie. Keynes dira plus tard que Duncan était la seule personne en qui il avait trouvé une combinaison de beauté et d'intelligence lui donnant vraiment satisfaction. Le mariage de Keynes, en 1925, avec la ballerine russe Lydia Lopokova (danseuse étoile de la compagnie des Ballets russes de Serge Diaghilev) est donc vécu, par beaucoup, comme une trahison. Ce vrai mariage d'amour et de chair - selon de nombreux proches - ne lui fit pourtant pas rompre les liens avec les Bloomberries. Le couple continua d'ailleurs de résider dans le quartier. Mais Keynes ne suivra pas le parcours intellectuel de ses cadets, qui à Cambridge dans les années 1930 embrassèrent la cause du communisme et pour certains devinrent espions au service de l'Union soviétique, comme Anthony Blunt.


LA «RÉVOLUTION KEYNÉSIENNE»

Jouir sans entrave oui. Mais laisser aussi une trace dans l'histoire. Esprit brillant, Keynes revendique alors sa place dans la société bourgeoise britannique. Mathématicien et économiste, il devient fonctionnaire à l'India office mais, déçu par la bureaucratie, démissionne deux ans plus tard. Son activité professionnelle se partage désormais entre l'université, ses travaux théoriques, ses activités d'éditorialiste et de polémiste. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Keynes devient conseiller auprès du Trésor, administration qu'il représente à la conférence de Versailles en 1919, Son désaccord avec les positions des Alliés sur le montant des réparations allemandes le conduit à démissionner de la délégation et à publier une dénonciation sévère des clauses du traité, The Economic Consequences of the Peace (1919), qui annonce l'hyperinflation des années 20. Vingt-cinq ans plus tard, c'est encore lui qui participe aux négociations de Bretton Woods (1944), qui donneront naissance au nouveau système monétaire international, deux ans avant sa mort dans sa maison du Sussex, le 21 avril 1946. La principale contribution de Keynes à la pensée économique mondiale reste sa Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie publiée en 1936. La «révolution keynésienne», qui avec celle de Karl Marx a bouleversé l'économie politique du XXe siècle, se fonde sur plusieurs postulats: le niveau de la demande est ce qui détermine le niveau de production, donc l'emploi; lorsque le revenu augmente la consommation augmente proportionnellement moins (fuite vers l'épargne); l'économie peut malheureusement trouver son équilibre durable à un niveau de sous-emploi, c'est-à-dire de chômage structurel. Avec pour toile de fond la crise des années 1930, l'un des objectifs de la théorie keynésienne est de défendre, contre le modèle classique du marché autorégulateur, la nécessité pour l'État d'intervenir pour stimuler la demande - même si, dans l'esprit de l'économiste, ces interventions ont vocation à rester conjoncturelles et exceptionnelles. L'accroissement de la consommation de l'ensemble des agents économiques passe donc par une politique d'investissements publics et de redistribution des revenus en faveur des plus pauvres, dont la propension à consommer est la plus élevée. C'est là le principe directeur des réformes fiscales conduites dans les années 1940 et 1950 dans les pays occidentaux, puis des politiques publiques menées à partir des années 70 pour faire face aux crises pétrolières, et encore aujourd'hui des programmes d'une partie de la gauche sociale-démocrate, notamment celui de la candidate Ségolène Royal.


 

 

À lire


 

Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, de J. M. Keynes, Payot, 388 p., 23,50 €

Une Sorte de diable, d'Alain Minc, Grasset, 348 p., 19,90 €

John Maynard Keynes, de Charles Hession, Payot, 466 p., 27 €

Sur Keynes et Freud. www.psychanalyste-paris.com/Keynes-et-Freud.htmi


 

TETU Avril 2007

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