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Editorialiste Les Echos
20/10/2011 |
Dieu, Keynes et
les dentistes
Ecrit par Jean-Marc VITTORI
C'est une plaisanterie bien
connue : Dieu a inventé les
économistes pour que les
météorologistes aient l'air
moins bêtes. C'est aussi une
vieille plaisanterie, car la
météo a beaucoup progressé. Avec
des modèles de plus en plus
détaillés et des ordinateurs de
plus en plus puissants, les
scientifiques de l'atmosphère
parviennent à décrire la
circulation des grandes masses
d'air et d'eau dans le ciel.
Alors que les économistes, avec
les mêmes ordinateurs et des
modèles eux aussi de plus en
plus sophistiqués, restent
incapables de prévoir la moindre
tempête. Encore plus gênant :
quand la tempête se lève, comme
en 2008, ils ont le plus grand
mal à l'expliquer. Mais alors...
à quoi servent les économistes ?
Pour répondre à la question, il
faut d'abord comprendre pourquoi
ils n'ont « rien vu venir »,
comme le leur a reproché la
reine d'Angleterre. La première
explication remonte au XIX e
siècle, quand la science
économique prend son essor. Elle
emprunte alors les outils de la
physique. De la physique de
Newton, celle qui analyse
comment des forces opposées
déterminent un équilibre. Le
courant principal de la science
économique, le « mainstream »,
n'a pas fait son saut quantique.
Ses chercheurs continuent de
raisonner en supposant, parfois
inconsciemment, que l'économie
revient mécaniquement à
l'optimum. Ils ont même voulu
incorporer la théorie de Keynes,
qui dit l'inverse.
La
deuxième explication vient
des sources du raisonnement.
Pour étudier les choix des
consommateurs et des
producteurs, les économistes
ont retenu des hypothèses
très, trop restrictives. Ils
supposent par exemple que
nous décidons chacun
indépendamment les uns des
autres, de manière
totalement rationnelle, pour
maximiser notre bien-être. A
l'exception de quelques
intégristes, ils savent
depuis longtemps que ce
n'est pas vrai. Comme dans
un cerveau où l'inter-action
entre les synapses a plus
d'importance que les
synapses elles-mêmes, les
relations entre individus
sont au coeur de l'économie.
Et Herbert Simon a eu, en
1978, le prix de sciences
économiques créé en mémoire
d'Alfred Nobel pour ses
travaux sur la « rationalité
limitée » menés dans les
années 1950. Mais dès que
les économistes bâtissent
des représentations un peu
larges, ils reprennent cette
hypothèse. Même erreur dans
la finance : les chercheurs
font l'hypothèse d'une
répartition des risques qui
sous-estime la probabilité
d'événements rares aux
conséquences majeures, comme
par exemple l'implosion des
prêts « subprime ».
Le simplisme des hypothèses
amène à la troisième
explication : l'économie est
trop compliquée pour être
appréhendée globalement par
les économistes. Un autre
Nobel, Robert Solow,
explique par exemple que la
prévision est hors de leur
portée. La mécanique humaine
est infiniment plus complexe
que celle des vents et des
nuages, avec des
interactions tellement
nombreuses qu'il est
difficile, peut-être
impossible, de bâtir
aujourd'hui une
représentation à la fois
vaste, réaliste et
cohérente.
Ca aussi, les économistes le
sentent bien. D'où la
quatrième explication : ils
ont préféré abandonner le
grand-angle pour le zoom.
Ils travaillent sur des
sujets pointus, d'autant
plus qu'ils sont fortement
incités à le faire. Leurs
progrès dans la carrière
universitaire dépendent
désormais largement de leurs
publications. Des
publications très normées :
textes de 60.000 à 80.000
signes, avec si possible de
savantes équations et/ou les
résultats d'une base de
données moulinée à
l'ordinateur, acceptables
par les plus prestigieuses
revues académiques. En
sélectionnant les candidats
sur la base de leur nombre
de publications pondéré par
le prestige des revues qui
les ont acceptées, les
universités accèdent à une
sorte de nirvana économique
: ils recrutent des
scientifiques sur une base
scientifique dans un marché
transparent en concurrence
pure et parfaite.
Ce système a toutefois des
inconvénients. Il élimine ce
qui échappe aux équations,
limitant parfois le
raisonnement économique à
quelques mots concrets
parsemés sur une longue
guirlande de formules
mathématiques. Il pousse les
chercheurs à se conformer
aux attentes des revues. Et
à se focaliser sur des
sujets étroits, ceux qui
peuvent rentrer dans
l'enveloppe. Les étudiants
ne défendent plus de thèse -
cela fait belle lurette que
leurs « thèses » sont le
plus souvent un assemblage
de quatre ou cinq articles
déjà plus ou moins publiés
dans des revues, précédés
d'une introduction qui tente
de les relier les uns aux
autres. Avec un tel circuit,
les grandes figures de la
discipline, d'Adam Smith à
John Maynard Keynes en
passant par David Ricardo et
Léon Walras, n'auraient
jamais été considérés comme
des économistes !
Le passage au zoom a aussi
des avantages. Il débouche
sur des résultats solides et
des recommandations
concrètes. On donnera ici
l'exemple de deux jeunes
chercheurs français
travaillant aux Etats-Unis.
En analysant sur le terrain
la lutte contre la pauvreté,
Esther Duflo donne un
éclairage précieux sur les
outils les plus efficaces
pour venir en aide aux plus
démunis. En démontrant que
le dérapage du crédit
constitue dans un pays
développé le plus sûr
indicateur d'un risque de
crise financière à venir,
Pierre-Alain Gourinchas
contribue avec Maurice
Obstfeld à rebâtir une
politique de surveillance de
la finance. Mais ces
recherches sont morcelées.
Il n'y a plus de théorie
générale, seulement des
théories particulières. En
1931, Keynes prophétisait le
jour où les économistes
deviendraient « des gens
humbles et compétents, comme
les dentistes ». Il avait
raison. Désormais, les
économistes s'occupent de
petits problèmes, comme les
dentistes soignent une
petite partie de notre
corps. Mais il avait tort de
croire que nous pourrions
alors nous concentrer sur
les « vrais problèmes, les
problèmes de la vie et des
relations humaines, de
création et de comportement
et de religion ». Car la
crise actuelle montre que
nous manquons cruellement de
généralistes économiques.
Jean-Marc Vittori est
éditorialiste aux « Echos »
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