Des revenus aussi mal partagés
qu’en 1929
Jeunes gens qui
avez étudié les mathématiques financières en
rêvant d’une Ferrari à trente ans, vous êtes
vous jamais demandé d’où provenait la matière
première de votre art ?
Elle avait la même
origine que la crise, et cela commence à se
savoir. Il y avait beaucoup trop d’argent sur
les marchés financiers - c’est ce qui provoquait
le renchérissement artificiel des actions et des
matières premières. Il n’y en avait pas assez
dans les poches des salariés – c’est ce qui les
poussait à vivre à crédit. Entre les deux,
d’imaginatifs financiers perfectionnaient jour
après jour la pompe aspirante qui assurait
l’équilibre du système. Un équilibre très
précaire, compte tenu des risques accumulés.
Des revenus mal
répartis entre salaires et profits, entre les
plus riches et les autres : cela provoqua la
crise de 1929, comme l’avait si bien analysé
Marriner Eccles, qui présida la banque centrale
américaine de 1934 à 1948.
Le même diagnostic
peut être posé sur la crise actuelle. L’OCDE
vient d’apporter sa pierre à la démonstration,
dans sa plus récente livraison (1). Celle-ci se
fait l’écho des travaux de maints économistes,
synthétisés par Andrew Leigh.
On y lit que, dans la plupart des pays
industriels, le revenu national est partagé de
façon de plus en plus inégale depuis le début
des années 1980. La rupture coïncide avec ce
qu’on a appelé la « révolution conservatrice »,
moins d’impôts, moins d’Etat. Et depuis lors,
dans la plupart de ces pays, le « Top 1% « - les
1% les plus riches - accapare une part sans
cesse croissante du revenu national, jusqu’à
approcher la proportion atteinte en 1928.
C’est
particulièrement net aux Etats-Unis, où le « Top
1% » a doublé sa part en une vingtaine d’années.
Celle-ci atteignait 16,1% du revenu national en
2004 et tout indique qu’elle a encore grossi
depuis. Notons d’ailleurs que tout en haut de
l’échelle, au « top du top », le millième des
Américains les plus riches se partageaient en
2004 près de 7% du revenu national. A peine
moins qu’en 1928.
Le « Top 1% »
était sur la même pente au Royaume Uni jusqu’en
2000, mais les statistiques s’arrêtent là. Le
même phénomène apparaît en Australie, au Canada,
en Irlande, en Nouvelle Zélande (Il est beaucoup
moins net en France, en Allemagne et au Japon).
On devrait cette évolution, dans une proportion
d’un tiers à la moitié, à la baisse des taux
d’impôts en haut de l’échelle des revenus, selon
Atkinson et Leigh (page 19). Qui vante encore
les bienfaits du « bouclier fiscal » ?
Un autre facteur
d’inégalités est presque partout à l’œuvre.
C’est la diminution de la part des salaires dans
la valeur ajoutée des entreprises. Entre 1980 en
2006, elle est tombée de 67% à 57% en moyenne,
dans les quinze pays les plus riches de l’OCDE.
Une chute de dix points,
mesurée en France (2), en Allemagne, en
Italie, au Japon, en Finlande, en Grèce, aux
Pays-Bas, en Espagne et en Suède, un peu moindre
en Autriche et en Belgique. La chute est d’à
peine cinq points aux Etats-Unis, où le regain
de croissance de l’ère Clinton a ranimé les
salaires. Elle est curieusement insoupçonnable
au Royaume Uni, une énigme statistique.
Dix points de PIB,
cela représente en France 160 milliards d’euros.
N’aurait-il pas mieux valu les consacrer à la
masse salariale, plutôt que de la voir partir en
fumée dans le krach ? Il y avait de quoi
envisager autrement la question des retraites et
celle du déficit de l’assurance maladie.
Quant aux
syndicalistes, ils peuvent commencer à roder un
nouveau discours revendicatif : « Patron, si
nous réclamons une forte augmentation des
salaires, ce n’est pas tellement pour nous.
C’est pour vous éviter de perdre la moitié de
votre fortune dans un krach. »
(1)
« Croissance et inégalités – Distribution des
revenus et pauvreté dans les pays de l’OCDE ».
(2)
A noter que l’évolution du partage de la valeur
ajoutée en France, selon l’Insee, a une autre
allure, comme l’ont fait remarquer des lecteurs.
Il faut supposer que l’OCDE fournit des données
harmonisées, pas l’Insee. Ceux que la confection
des statistiques intéresse liront ceci avec
profit.
10 novembre 2008