Il est temps de mettre à
la raison ces nègres qui croient que la
révolution ça consiste à prendre la place
des blancs et continuer en lieu et place, je
veux dire sur le dos des nègres, à faire le
blanc.
Césaire, La tragédie du
roi Christophe
Il y a sans doute de plus grands malheurs
que le chômage pour des gens qui peuvent
travailler. Personne ne croit qu’il existe
dans notre pays de solution miracle qui
permette de résoudre ce problème dans des
délais prévisibles. C’est dire qu’aucun
chômeur martiniquais conscient ne se fait
d’illusion. Mais il y en a qui n’en dorment
pas. Parmi les femmes notamment. Elles se
battent tous les jours pour en sortir. Elles
dépensent certaines semaines plus que les
ASSEDIC ne leur versent d’indemnité. Elles
cherchent depuis 7 mois, de Dillon à Terres
Sainville, en passant Redoute et
Chateauboeuf, un local pour exercer un
métier qu’elles connaissent, qu’elles ont
pratiqué pendant vingt ans pour la plus
grande satisfaction de leur clientèle et…de
leur employeur. Ou elles n’en trouvent pas.
Ou les prix sont exorbitants.
Situation pénible, mais de plus en plus
courante. Peut-être faut-il l’avoir vécue de
près pour s’en rendre compte. Mais le plus
pénible ce n’est pas le chômage lui-même. Le
plus pénible, parfois, c’est d’avoir le
sentiment qu’il y a une solution à portée de
la main, et de buter sur l’arrogance, la
suffisance, la légèreté, la désinvolture,
l’impertinence et, finalement, sur le mépris
de quelque petit chef dont on sent, dont on
sait, qu’il a en main la solution mais qui
joue avec vous au chat et à la souris.
Ces petits chefs, il y en a dans tous les
services, à l’Éducation Nationale, aux
Impôts, à la Poste, à la Police, au Conseil
Général, au Conseil Général, dans les
mairies, dans des organismes publics ou
semi-publics. Les petits chefs n’y ont pas
de problème d’emploi. Le leur est garanti à
vie. Quand ils ne vous renvoient pas à leur
boîte vocale (le nec plus ultra de la
modernité sinon de l’efficacité), qui est
sensée les remplacer et vous donner toutes
les informations dont vous pouvez avoir
besoin, ils ont un dispositif bien rodé pour
ne pas être dérangés. Ils sont difficiles à
joindre et, pour certains, quasiment
intouchables.
Après avoir franchi deux ou trois barrages
filtrants, vous tombez sur une secrétaire.
Elle s’inquiète de savoir si le chef est
déjà arrivé avant de découvrir dix secondes
ou quatre minutes plus tard qu’il est HDD
(Hors Du Département), qu’il n’est pas
encore arrivé ou qu’il s’est déplacé. Vous
laissez un message trois ou quatre fois par
jour à des heures différentes. Au bout de
trois semaines ou de trois mois, le chef
condescend à vous répondre.
Ce département est probablement le seul où,
avec un peu de culot, on peut joindre plus
facilement le cabinet d’un ministre ou le
ministre lui-même, voire Sarkozy en
personne, qu’un chef de service grand ou
petit.
Apparemment, cela n’a pas grand chose à voir
avec le chômage. Et pourtant.
Il y a sept mois, le patronne d’un salon de
coiffure informe ses deux employées, que
l’immeuble qui abrite ce salon doit être
démoli sous peu, pour cause d’utilité
publique. Elles sont donc licenciées à
compter du 31 décembre 2007. Pendant près de
deux mois ces chômeuses virtuelles cherchent
dans le quartier où réside une grande partie
de leur clientèle un local où elles
souhaitent poursuivre leur activité. Fin
décembre 2007, elles apprennent, par une
cliente, qu’il y a précisément dans ce
quartier deux ou même trois locaux à usage
commercial fermés depuis plusieurs années.
Elles s’informent. On leur confirme. Elles
écrivent à la Société OZANAM propriétaire de
l’immeuble où se trouvent ces locaux.
La direction leur indique qu’il y a bien un
local loué depuis deux ans à une coiffeuse
qui « pour des raisons diverses » n’a
pas pu ouvrir son salon. Cette coiffeuse
paie néanmoins régulièrement ses loyers.
Elle n’est manifestement pas aux ASSEDIC.
Ses revenus lui permettent de payer, pour un
local qu’elle n’occupe pas, un loyer qui
représente près de la moitié des indemnités
de chômage versées aux deux coiffeuses
licenciées. Mais on lui accorde, en plus des
deux années écoulées, un délai
supplémentaire de 5 mois pour régulariser sa
situation. Elle s’engage à le faire d’ici au
2 mai. Mais elle s’aperçoit… le 2 mai, que
le local, qu’elle paie depuis deux ans, n’a
pas d’électricité.
« C’est donc nous qui avons tort »,
explique le petit chef. Le même qui se
rendait compte à la fin du mois de janvier
de l’incongruité d’une telle situation. Il
promettait alors d’en faire son affaire. Il
ignorait apparemment qu’OZANAM avait loué
pendant deux ans, un local commercial sans
électricité, pour lequel elle percevait
régulièrement un loyer mensuel de 350 €.
Et ce petit chef s’indigne de ce que l’on
puisse parler de légèreté, d’incompétence ou
de magouille dans la gestion d’un bien
social. Il vous envoie chier purement et
simplement, en vous laissant entendre que
c’est lui qui décide en définitive, et que
vous n’avez qu’à bien vous tenir si vous
voulez avoir raison.
Quel Conseil d’Administration peut trouver
normale une situation aussi ubuesque ?
Je ne sais pas s’il y a des Martiniquais qui
acceptent de ménager la susceptibilité de
ceux auxquels ils s’adressent, non pour
bénéficier d’une faveur ni d’un passe-droit,
mais pour exercer leur droit au travail et,
si possible, pour faire cesser ce qui
ressemble à un privilège scandaleux. Je
n’appartiens pas à cette race-là. Mon
sentiment est qu’il faut dénoncer avec la
plus grande fermeté ces potentats grands ou
petits. Les petits chefs dans ce pays sont
l’un des plus sinistres héritages de la
colonisation. Il paraît qu’il ne faut pas
risquer de leur déplaire.
Ce sont ces petites lâchetés qui précèdent
et produisent les grandes catastrophes. Je
ne sais plus où j’ai lu, il y a très
longtemps, que celui qui ignore est un
imbécile mais que celui qui sait et qui ne
dit rien est un criminel. Je préfère être un
imbécile qu’un criminel.
Edouard de Lépine