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CV anonyme : ce que dit
l’évaluation
Par LUC BEHAGHEL Ecole d’économie de Paris et Crest (Centre de
recherches en économie et statistique), BRUNO CRÉPON (Crest) chercheur
en économie, et auteur du «Rapport sur l’évaluation d’impact du CV
anonyme» dans le cadre de J-PAL Europe, laboratoire d’action contre la
pauvreté, THOMAS LE BARBANCHON (Crest) est chercheur en économie, et
auteur du «Rapport sur l’évaluation d’impact du CV anonyme» dans le
cadre de J-PAL Europe, laboratoire d’action contre la pauvreté
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Dans un rapport mis en ligne le 31 mars, nous rendons publics les
premiers résultats d’une évaluation du CV anonyme expérimenté par Pôle
Emploi entre novembre 2009 et novembre 2010. Il ne nous appartient pas,
en tant que chercheurs, de tirer les conséquences politiques de ces
résultats. Mais il nous semble utile de préciser ce que l’étude dit, ce
qu’elle ne dit pas, et les pistes qu’elle ouvre.
L’évaluation permet de mesurer de façon fiable et transparente l’effet
du CV anonyme sur les chances d’accès aux entretiens et aux
recrutements des candidats, pour un ensemble d’entreprises dont les
recruteurs ont accepté le principe de l’expérimentation. L’objectif est
d’améliorer notre connaissance des mécanismes de recrutement, afin de
mieux comprendre le rôle joué par l’information présente ou manquante
sur les candidats.
Pour comprendre la portée des résultats, un bref rappel sur la méthode
est nécessaire. Dans huit départements, les entreprises de plus de 50
salariés déposant une offre d’emploi se sont vu proposer par Pôle
Emploi d’expérimenter le CV anonyme. Si le recruteur acceptait, un
tirage au sort déterminait si les CV correspondants à l’offre lui
étaient envoyés tels quels, ou après anonymisation, c’est-à-dire après
suppression du «bloc état civil» (nom, prénom, adresse, âge,
nationalité et genre). Réalisée sur 1 000 offres, l’opération a permis
de constituer deux ensembles d’entreprises, statistiquement identiques,
les unes recevant des CV nominatifs, les autres des CV anonymes. La
comparaison des recrutements dans ces deux groupes permet donc d’isoler
les effets de l’anonymisation du CV. Un tel protocole d’évaluation par
«affectation aléatoire» est conforme aux standards internationaux
d’évaluation des politiques publiques.
Cependant, il est des questions auxquelles, par construction, ce
protocole ne répond pas. Non, l’étude ne permet pas de conclure sur les
effets complets d’une généralisation du CV anonyme : pour cela, il
aurait fallu rendre la participation des entreprises obligatoire, et
inclure tous les candidats, et pas seulement ceux qui passaient par
Pôle Emploi. Non, l’étude ne permet pas de tester l’existence de
discriminations à l’embauche : il serait paradoxal pour cela de se
limiter à un échantillon d’entreprises qui acceptent d’expérimenter un
outil de lutte contre les discriminations ! De fait, les
discriminations existent, mais c’est un autre type d’études qui le
prouve : le «testing» qui, sur un échantillon représentatif
d’entreprises et à leur insu, compare le devenir de CV fictifs sur
lesquels on fait varier par exemple le nom, le prénom ou l’adresse du
candidat.
Des trente tableaux de résultats de notre rapport, il nous semble
possible de retenir trois faits. Un résultat général d’abord : masquer
ou afficher le bloc état civil du candidat modifie non seulement la
liste des candidats convoqués en entretien, mais aussi le recrutement
final. Autrement dit, un anonymat temporaire, même s’il est levé lors
de l’entretien, a des effets durables. Deuxième fait : le CV anonyme
annule la tendance qu’ont les recruteurs masculins à sélectionner des
hommes, les recruteurs féminins à sélectionner des femmes. Sur cette
dimension, l’objectif visé est atteint : égaliser les chances des
candidats, quel que soit leur genre et celui du recruteur. Le troisième
fait, inattendu, concerne les candidats d’origine étrangère ou de
quartiers sensibles (quartiers en zone urbaine sensible, ZUS, ou en
contrats urbains de cohésion sociale, CUCS). Dans les entreprises
participantes, lorsque le CV est nominatif, ces candidats ont
légèrement moins de chances d’accéder à un entretien que les autres
candidats. Au lieu de se réduire, cet écart s’accroît si le CV est
anonymisé. L’anonymisation joue donc, pour ces candidats, à rebours de
l’objectif poursuivi. Ce troisième résultat surprend. Il faut le
resituer : il porte sur les entreprises qui ont accepté d’entrer dans
l’expérimentation. Il est tout à fait possible que, sur d’autres
entreprises, le CV anonyme ait des effets favorables aux candidats
d’origine étrangère ou des quartiers sensibles. Cela, l’évaluation ne
permet pas de le dire. Ce qu’elle dit, c’est qu’une partie des
entreprises perçoit favorablement l’origine étrangère d’un candidat ou
le fait qu’il réside en ZUS-CUCS. Soit ces entreprises ont au départ
une politique de recherche de la diversité. Soit elles réévaluent
favorablement le CV lorsqu’elles savent, grâce au bloc état civil, que
le candidat a été confronté à un contexte plus difficile.
Finalement, le
CV anonyme ressort comme un
outil dont l’utilité peut varier
selon les entreprises et les
formes de discrimination. Mais
il n’apparaît pas comme un
remède universel. Les pratiques
des entreprises apparaissent en
effet hétérogènes, complexes au
point qu’il est difficile de les
classer comme discriminantes ou
pas : les mêmes recruteurs qui
traitent favorablement les
candidats d’origine étrangère
privilégient les candidats de
leur sexe. Ces pratiques ne
s’avèrent pas irréversibles, en
particulier lorsque
l’information sur les candidats
est modifiée. Autant de pistes
ouvertes à la recherche ; autant
de paramètres à prendre en
compte par les entreprises et
les pouvoirs publics.
Libé+27/04/2011
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