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CSG progressive
contre TVA sociale
Par THOMAS PIKETTY directeur
d'études à l'EHESS et professeur
à l'Ecole d'économie de Paris
Selon toute vraisemblance, le
gouvernement s’apprête à
annoncer, demain, lors du sommet
social, un transfert massif de
cotisations sociales sur un
mélange de TVA et de CSG. S’il
choisit de suivre le scénario
haut présenté par le Medef en
novembre, la réforme pourrait
consister à transférer près de
50 milliards de cotisations
patronales vers la TVA (afin
d’alléger le coût du travail) et
plus de 20 milliards d’euros de
cotisations salariales vers la
CSG (afin d’augmenter les
salaires nets à la veille des
élections et mieux faire passer
la pilule de la hausse de TVA).
Face à un tel activisme de
dernière minute, la gauche ne
peut pas se contenter de
stigmatiser l’agitation
perpétuelle du président
candidat, prêt à tout pour
sauver son poste. La réforme du
financement de la protection
sociale est une vraie question.
L’opposition doit saisir cette
occasion pour sortir du
cafouillage fiscal des deux
dernières semaines et montrer au
pays qu’elle est prête à
gouverner, en formulant des
contre-propositions précises, à
la fois plus justes et plus
efficaces que celle de la
droite.
De quoi s’agit-il ? Notre
système de protection sociale
repose trop fortement sur des
cotisations sociales assises sur
les seuls salaires. Cela peut se
justifier pour le financement
des revenus de remplacement
(retraites, allocations
chômage). Mais la particularité
française est d’avoir aussi
utilisé les cotisations pour
financer des dépenses sociales
telles que l’assurance maladie
et la politique familiale. Le
problème a été en partie résolu
pour les cotisations salariales
maladie et famille
progressivement remplacées
depuis 1990 par la CSG,
prélèvement qui a le mérite de
reposer sur tous les revenus,
d’où un rendement très élevé :
près de 12,5 milliards d’euros
par point (5,5 milliards pour
les salaires du secteur privé, 2
pour ceux du secteur public, 1
pour les revenus des non
salariés, 3 pour les revenus de
remplacement, et 1 pour les
revenus de patrimoines :
intérêts, dividendes, loyers),
ce qui permet d’alléger la
pression sur les salaires (1).
Mais rien n’a été fait pour le
plus gros morceau, c’est-à-dire
les cotisations patronales.
Actuellement, le taux de
cotisation patronale est de
12,8% pour la maladie et de 5,4%
pour la famille, soit au total
18,2% du salaire brut (et plus
de 20% si l’on ajoute les divers
prélèvements institués pour
financer la construction, la
formation, etc. et qui n’ont
aucune raison de reposer sur les
seuls salaires). S’imaginer que
l’on va transférer de telles
masses de cotisations (plus de
110 milliards d’euros, soit deux
fois l’impôt sur le revenu !)
sur la TVA est irréaliste. Outre
les arguments habituels sur son
injustice, il faut souligner que
l’assiette de la TVA est étroite
(moins de 6 milliards d’euros
par point de TVA à taux plein,
soit deux fois moins que la
CSG), ce qui s’explique par
l’existence de taux réduits
(coûteux bien que peu efficaces
en termes de ciblage), mais
aussi par le fait que de
nombreuses consommations
échappent à la TVA (services
immobiliers et financiers
notamment), et que les plus
aisés ne consomment qu’une
partie de leur revenu.
Dans le scénario haut du Medef,
il faut porter le taux plein de
TVA à 25% (et le taux réduit à
12%) pour financer le transfert
de 2,1 points de cotisation
maladie et des 5,4 points de
cotisation famille, soit 7,5
points de cotisation patronale.
Pour transférer la totalité des
18,2 points, il faudrait porter
la TVA à plus de 35% ! Le choc
de pouvoir d’achat serait
d’autant plus rude que la TVA,
comme tous les impôts indirects,
est aveugle dans sa répartition,
et ne permet pas d’épargner les
bas revenus. La TVA sociale
n’est tout simplement pas à la
hauteur de l’enjeu. La CSG
constitue potentiellement un
bien meilleur outil pour mener
une réforme d’ampleur des
cotisations patronales. A deux
conditions.
D’abord, il faut obliger par la
loi les employeurs à augmenter
les salaires bruts des salariés
déjà en place d’un montant
équivalent à la baisse de
cotisations. La baisse de coût
du travail - pour un salaire
brut donné - s’appliquera aux
nouvelles embauches et aux
augmentations de salaire, mais
ne doit pas se faire sur le dos
de ceux qui ont déjà un emploi !
Ensuite, il faut créer une vraie
CSG progressive. On a trop
longtemps contourné l’obstacle
en bidouillant des mécanismes ad
hoc pour les bas revenus : les
retraites et allocations chômage
inférieures à un certain seuil
de revenu fiscal sont exonérées
de CSG ou taxées à taux réduit,
les bas salaires se voient
rembourser entre la moitié et
les trois quarts de leur CSG via
la prime pour l’emploi (avec un
an de retard). Il faut un barème
progressif s’appliquant à toutes
les formes de revenus de la même
façon. Exemple, pour obtenir les
mêmes 12 milliards d’euros de
rendement, on peut soit taxer
tous les revenus à 1%, soit
appliquer un taux progressif
passant de 0% pour les revenus
inférieurs à 2 000 euros bruts
mensuels à 1% entre 2 000 et 4
500 euros, puis 2% au-delà de 4
500 euros. En permettant de
concilier efficacité dans le
prélèvement et justice dans la
répartition, la CSG progressive
est la seule alternative
crédible à la TVA sociale.
(1)
http://www.revolution-fiscale.fr/annexes-simulateur/Donnees/pdf/CSG1.pdf
Libé+ 17/01/12