|
|
 |
|
--__- |
|
Crise financière : l’austérité
ou «l’économie vaudou»
Par BRUNO AMABLE professeur de
sciences économiques à
luniversité Paris-I Panthéon-
Sorbonne, membre de l'Institut
universitaire de France.
Comme prévu la crise financière
de 2008 a débouché sur une crise
des finances publiques.
Les «marchés» sont inquiets
devant la croissance des dettes
publiques et les Etats, en
particulier la France, craignent
de perdre le triple A décerné
par les agences de notation,
lorsqu’ils l’ont encore. Cette
perte amènerait une augmentation
de la prime de risque sur les
titres publics et aggraverait
les problèmes de financement.
Pour faire face, les Etats se
tournent vers l’austérité
budgétaire. Le Royaume-Uni,
l’Espagne, l’Italie et bien sûr
la Grèce ont mis en œuvre des
plans drastiques de compression
du déficit et surtout des
dépenses publiques. Par
comparaison, la réaction
française avec le plan
d’économie annoncé par François
Fillon est plus modérée ; mais
il n’aura échappé à personne
qu’il y a des élections l’an
prochain. Le principal viendra
après.
Le risque de l’application d’une
politique d’austérité en période
de ralentissement économique est
d’aggraver la situation plutôt
que de l’améliorer. Justement,
la croissance ralentit un peu
partout dans l’OCDE.
L’impact d’un certain niveau de
dépenses publiques ou de déficit
budgétaire sur le PIB, ce que la
théorie macroéconomique appelle
«multiplicateur de dépenses
publiques» est supposé être
positif, au moins en période de
sous-emploi. Les plus
antikeynésiens des économistes
auraient tendance à dire qu’il
est nul, jugeant qu’un niveau
donné de dépenses publiques se
substitue à un même niveau de
dépenses privées pour n’avoir
aucun effet sur l’activité
globale.
Mais la réussite des plans
d’austérité repose sur
l’existence d’un multiplicateur
négatif. Une réduction des
dépenses publiques entraînerait
une augmentation de l’activité.
Ce cas s’est produit
relativement rarement dans
l’histoire économique, en tout
cas pas très longtemps et jamais
lorsqu’un grand nombre de pays
appliquent de concert une
politique d’austérité.
Comment l’austérité fiscale
pourrait-elle déboucher sur une
reprise de l’économie ? Tout
repose sur l’effet que ces
mesures auraient sur le
comportement des agents
économiques. Les partisans de
l’austérité tiennent à peu près
le raisonnement suivant : la
réduction annoncée des dépenses
publiques va restaurer la
confiance des ménages en
l’avenir. Il faut dire que le
terrain aura été préparé par une
intense propagande expliquant
que l’augmentation de la dette
publique est grosso modo
équivalente à la défaite de
1940. Mais lorsque l’esprit de
sacrifice l’aura emporté sur
l’esprit de jouissance, la
confiance reviendra, les ménages
diminueront leur épargne et
consommeront plus, ce qui
incitera les firmes à investir
et mettra en marche une
dynamique expansionniste.
Comme l’effet multiplicateur
dépend entre autre de la part
des revenus qui est dépensée
pour la consommation, le
mécanisme décrit ci-dessus
pourrait éventuellement marcher
si on redistribuait le revenu de
ceux qui consomment
proportionnellement le moins
(les riches, pour faire simple)
vers ceux qui consomment le plus
(les pauvres). Sauf que les
riches ne l’entendent pas de
cette oreille et ils ont fait
savoir que si on devait les
mettre à contribution, il
faudrait que ce soit temporaire,
voire symbolique. Si on doit
trouver des recettes fiscales,
les possédants préféreraient
qu’on augmente la TVA.
Mais l’austérité ne s’arrête pas
là puisque la crise est pour les
néolibéraux une occasion en or
de démanteler l’état social. Et
il ne faut pas se leurrer, c’est
là qu’est l’enjeu essentiel des
choix de politique économique
actuels. Le patronat n’a pas
manqué d’appeler directement ou
par ses habituels truchements à
la réduction «significative» des
dépenses publique et celle
«douloureuse» (pour qui ?) des
transferts sociaux et au
«ciblage plus précis des
politiques sociales».
Si on suit ces recommandations,
on arrive à une situation où les
prestations et transferts
sociaux et les dépenses
publiques sont drastiquement
réduits, les prix à la
consommation augmentent (TVA),
les salaires stagnent (la
compétitivité coco !) et malgré
cela les ménages dépensent plus
pour relancer l’économie. Pour y
croire, il faut être un adepte
de ce que George Bush père avait
qualifié d’«économie vaudou».
Ceci dit, il y aurait peut-être
un moyen pour que cela marche.
Il faudrait que les ménages
financent leur consommation par
l’endettement. Des ménages
endettés et un état social
réduit au minimum, on aurait
alors une économie qui
ressemblerait aux Etats-Unis…
qui viennent justement de perdre
leur triple A.