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La crise
financière actuelle a l'étrange
parfum des années 1930
Quand des personnalités aussi
inconciliables que Arnaud
Montebourg, Marine Le Pen et
Jean-Luc Mélenchon soufflent sur
les mêmes braises, c'est qu'un
mal profond est à l'oeuvre. Au
thème ravageur du pacifisme,
durant l'entre-deux-guerres, a
succédé celui du
protectionnisme. Mais - toutes
proportions gardées bien sûr -
le danger est le même, la peur
d'affronter la réalité : hier la
guerre inévitable contre
l'Allemagne nazie ; aujourd'hui
la guerre industrielle.
Que de similitudes sur la nature
du sel que ces tribuns jettent
sur les plaies d'une société en
souffrance : des solutions qui
donnent l'illusion que l'on
pourra s'en sortir sans se
battre : la ligne Maginot hier,
les droits de douane ou la
sortie de l'euro aujourd'hui ;
des boucs émissaires : la
finance dite cosmopolite à
l'époque, les banques depuis
2008 ; la mise en cause de la
légitimité du régime : les
attaques contre la République
dans les années 1930, le thème
de la VIe République
actuellement. Et bien sûr le
thème du " tous pourris, tous
corrompus ". Cette nouvelle
vague de populisme est d'autant
plus dangereuse qu'elle prend
ses racines dans une triple
crise.
Une crise industrielle d'abord,
qui sonne le glas de la
domination sans partage de
l'Occident. Au tournant des
années 1990, et malgré la
résistance des peuples, la
décision a été prise de
délocaliser une part
grandissante de la production
industrielle vers la Chine et
les pays émergents. Ivres de
notre sentiment de puissance,
nous pensions nous assurer ainsi
des profits maximums et les prix
les plus bas. Aux pays-ateliers,
croyait-on, les productions de
base, à nous les technologies
innovantes. Comme toutes les
entreprises monstrueuses,
l'objectif a été atteint au-delà
de toutes les espérances : en
vingt ans, l'Occident a perdu sa
primauté industrielle. Les
capitaux ont afflué vers la
Chine, l'Inde ou le Brésil.
Dans un Occident qui perd pied,
l'Europe ajoute une deuxième
crise liée à l'ambiguïté des
principes sur lesquels elle
s'est construite. Nous n'avons
jamais tranché entre la logique
fédérale des Etats-Unis d'Europe
et celle d'une zone de
coopération entre nations
souveraines. Sans avoir clarifié
ce dilemme, la création de
l'euro a été dictée par une
volonté politique : ancrer
l'Allemagne dans l'Europe après
la réunification. On a cru qu'il
était possible de concilier
fédéralisme monétaire et
maintien d'une souveraineté
budgétaire, à peine tempérée par
des critères de convergence, non
respectés.
L'Allemagne, qui a imposé ses
règles, se trouve confrontée au
piège de l'euro : puisque les
pays affaiblis par sa politique
monétaire ne peuvent plus
honorer leurs dettes, c'est
d'abord à elle de les garantir,
ce qui révolte son peuple qui
depuis dix ans a accompli un
immense effort de redressement
de sa compétitivité. Le compte à
rebours de l'explosion de l'euro
est lancé, car la Banque
centrale européenne ne pourra
pas continuer à jouer les
pompiers, et cela d'autant que
se profile en 2012 pour l'Italie
un mur de plus de 200 milliards
d'euros de dettes à refinancer.
Comme dans une tragédie grecque,
les effets de la troisième
crise, celle de 2008, ont créé
une situation de non-retour. Les
Etats se sont précipités dans
des plans de sauvetage et de
relance économique, qui ont
porté les déficits et la dette à
des niveaux jamais atteints en
temps de paix. Vue des peuples,
la situation est intolérable :
aucune leçon n'a été tirée de la
crise, pas même le retour à la
séparation entre les banques de
dépôt et les banques
d'investissement. En revanche,
c'est aux peuples que la note
est présentée à travers des
plans d'austérité et de hausse
des impôts d'une grande
violence.
Les attaques des marchés (perte
du triple A américain, baisse
des Bourses, défiance vis-à-vis
de la dette des pays du Sud) ne
sont pas spéculatives mais
politiques. Elles sanctionnent
l'absence de stratégie crédible
et coordonnée de sortie de
crise. Tout cela annonce une
sanction électorale à l'échelle
mondiale alors que se profilent
les élections en France, aux
Etats-Unis, en Allemagne, en
Espagne et en Italie.
La campagne présidentielle qui
s'ouvre ne doit pas conduire à
flatter ce populisme qui a
trouvé avec l'antimondialisation
son corpus idéologique, au
risque de créer pour demain
toutes les conditions d'un
embrasement social. Aucune
expérience d'économie fermée ne
s'est traduite dans l'histoire
par une société prospère. Qui
peut croire que nos voisins
européens nous suivront dans
cette voie, alors que
l'Allemagne et la Scandinavie
ont prouvé que l'on peut se
remettre au premier plan d'une
économie mondialisée en s'en
donnant les moyens.
Peut-on imaginer une solution
française, alors que des
millions de salariés travaillent
pour l'exportation et que nous
n'avons aucun ressort puissant
de croissance ? Dans le même
temps, les vainqueurs
d'aujourd'hui comme la Chine
rencontrent des tensions
salariales et sont déjà
confrontés à de lourds problèmes
liés au vieillissement et au
poids de la dette intérieure.
Les dirigeants qui auront réussi
à se sauver ou ceux qui
prendront les commandes seront,
en effet, confrontés à des
difficultés jamais vues depuis
1945. En France, nous ne
redresserons pas nos comptes
publics sans une réforme fiscale
qui permettra une plus grande
justice, mais, ne nous mentons
pas, qui se traduira par un
alourdissement des prélèvements
sur les Français.
Nous ne pourrons pas non plus
fermer les yeux sur l'impasse
des 35 heures, qui nous conduit
à financer de manière permanente
par du déficit et de la dette
(au moins 15 milliards d'euros
par an) le coût pour les
entreprises d'une réforme
vieille de près de quinze ans et
qui a raté son objectif de
création d'emplois. Nous ne
résorberons le déficit de
l'assurance-maladie et ne
répondrons aux problèmes de la
dépendance qu'en travaillant
plus pour cotiser plus.
De même, nous ne remettrons
d'aplomb notre appareil
productif qu'en restaurant le
rôle de l'Etat comme acteur du
développement industriel, par
l'instauration d'une TVA
sociale, qui est une forme
offensive de rééquilibrage des
conditions du commerce mondial,
ou en nous posant la question du
recentrage d'EDF sur une
activité nationale.
Dans le domaine européen, des
révisions radicales s'imposent
aussi. Nous ne sortirons pas de
la crise de l'euro par des
mesures techniques mais par le
choix de l'achèvement de la
construction européenne. Il ne
peut pas exister de monnaie
unique sans convergence
budgétaire et, à terme, fiscale,
c'est-à-dire sans fédéralisme
économique. Alors, il sera
possible de mettre en place les
instruments de sortie de crise
que sont les eurobonds. Plutôt
que de sombrer dans cette forme
masquée de défaitisme que
symbolise le thème du
protectionnisme, remettons dans
notre vocabulaire politique ces
mots forgés par le Conseil
national de la Résistance à la
Libération : union nationale,
ambition industrielle, effort.
Frédéric Salat-Baroux
Avocat
L'intégralité de cette tribune
Sur Lemonde.fr 25/10/2011
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