L'économie
américaine va mal. Les dégâts de la crise
financière, provoqués par l'effondrement des
subprimes, ces crédits immobiliers à risque,
sont visibles. Mardi 29 avril, le président
des Etats-Unis, George W. Bush, a affirmé
que l'activité économique était " très
lente " et estimé que cela se
refléterait dans les chiffres de la
croissance du premier trimestre publiés
mercredi.
Ces chiffres appartiennent-ils déjà au
passé ? Sur les marchés règne le sentiment
que le pire de la crise financière est
peut-être passé. Que les subprimes, qui ont
suscité une véritable psychose chez les
investisseurs de part et d'autre de
l'Atlantique, seront, bientôt, un mauvais
souvenir.
Pour preuve, la Bourse qui a atteint des
plus bas entre janvier et mars, aux
Etats-Unis comme en Europe, se stabilise. Le
dollar, qui avait plongé à des niveaux
historiques face aux principales devises, en
particulier face à l'euro, se redresse. Le
billet vert, qui s'est échangé jusqu'à 1,60
euro le 22 avril, est remonté à 1,55 euro.
La quasi-totalité des analystes interrogés
par l'agence Bloomberg présagent
désormais que la Réserve fédérale américaine
(Fed), qui a réduit de manière agressive ses
taux pour contrer la crise, annoncera,
mercredi soir, une nouvelle baisse de 0,25
point, portant le loyer de l'argent de 2,25
% à 2 %. Mais celle-ci devrait être la
dernière avant un certain temps. " C'est
encore un peu hésitant mais l'on commence à
penser à un scénario de sortie de crise. Et
si tel est le cas, la Fed n'a plus de raison
de baisser ses taux ", explique
Christian Parisot, économiste chez Aurel
Leven.
Si les analystes sont aussi optimistes,
c'est qu'ils estiment que les banques
centrales ont fait ce qu'il fallait pour
éviter le pire. En plus de réduire le loyer
de l'argent, la Fed et la Banque
d'Angleterre sont intervenues massivement
pour que les banques en difficulté puissent
se refinancer.
" ON NE S'EN SORTIRA PAS COMME ÇA "
En orchestrant le sauvetage de la banque
d'affaires américaine, Bear Stearns, en
mars, la Fed a clairement dit qu'elle ne
laisserait pas un grand établissement faire
faillite.
" Il n'y a plus de risque de
crise systémique ", c'est-à-dire un
effondrement en cascade de tout le système
financier mondial, conclut M. Parisot. En
outre, certains économistes comptent sur les
premiers effets du " plan Bush " de relance
de la consommation annoncé fin 2007. Ils
tablent ainsi sur une croissance américaine
en " V " avec un rebond fin 2008.
Ces experts se bercent-ils d'illusions ?
Les banques les plus prestigieuses, comme
Merrill Lynch, Bank of America aux
Etats-Unis, mais aussi Crédit Suisse, UBS ou
Deutsche Bank en Europe, ont encore annoncé
récemment des dépréciations massives. Les
licenciements dans le secteur financier se
comptent par dizaine de milliers.
A ce jour, les banques ont provisionné
dans le monde l'équivalent de 270 milliards
de dollars (173 milliards d'euros) du fait
des subprimes. Or, ce montant est encore
loin des 945 milliards de dollars que leur
coûterait potentiellement la crise selon les
estimations du Fonds monétaire international
(FMI). Le marché monétaire reste chahuté et
celui du crédit se dégrade au-delà des seuls
prêts subprimes.
" Penser que la crise est finie est
ridicule, estime Michel Aglietta,
professeur d'économie à l'université Paris-X.
On ne s'en sortira pas comme ça. " "
La Fed n'a probablement pas fini de baisser
ses taux ", ajoute-t-il. Pour lui, les
Etats-Unis sont en récession, la situation
restera délicate pendant plusieurs années,
et l'économie européenne ne s'en sortira pas
indemne. " La crise financière est en
train de se propager au reste de l'économie.
En Europe, nous risquons de traverser ce
qu'ont connu les Etats-Unis, poursuit
l'économiste, certains pays, comme
l'Espagne ou l'Angleterre, ont une bombe
immobilière prête à exploser, même si le
mode de financement est différent de celui
des Etats-Unis. "
De fait, les signaux macro-économiques de
part et d'autre de l'Atlantique ne
témoignent pas d'une embellie. Aux
Etats-Unis, le taux de chômage a franchi le
seuil des 5 %, la confiance des
consommateurs est à son plus bas niveau
depuis cinq ans, au moment du début de la
guerre en Irak, et le marché immobilier
continue de se dégrader.
L'Europe est quant à elle menacée de
stagflation, c'est-à-dire d'une croissance
molle couplée à une inflation vigoureuse,
alimentée par la flambée du pétrole. La
France n'est pas épargnée : le moral des
ménages est en berne, l'immobilier ralentit.
Et le marché de l'emploi qui résistait
jusqu'ici se retourne. " Nous pourrons
traverser une situation comparable à 1974,
même si l'inflation - estimée en Europe
au-dessus de 3 % en 2008 - sera moindre avec
une montée du chômage, l'augmentation des
défaillances des entreprises, et une
croissance durablement inférieure à 2 % ",
enchérit Patrick Artus, responsable de la
recherche chez Natixis. " Nous sommes
sans doute sortis de cette crise un peu
‘‘bizarre" des subprimes, conclut-il,
mais nous entrons maintenant dans une
nouvelle phase de la crise avec des effets
plus standards. "
Quant aux pays émergents, plus aucun
économiste ne semble désormais parier que
leur croissance suffira à soutenir celle du
reste du monde.
Claire Gatinois