Peu de temps avant la
banqueroute de Lehman Brothers, Josef
Ackermann, le président de la Deutsche Bank,
avait laissé courir le bruit que le pire
était passé. Dans les semaines fiévreuses
qui se sont succédé depuis, les politiques
et les spécialistes se sont surpassés dans
la recherche de moyens destinés à doper la
consommation, comme si le capitalisme était
en mouvement perpétuel et qu'il suffisait de
relancer son cycle de création continue.
L'idée que, cette fois, il s'agit peut-être
de plus que d'une " crise ", n'est
apparemment venue à personne. La vie suit
son cours : on emprunte, on donne un tour de
vis fiscal, et on espère, avec tout ça,
passer le cap au plus vite. Le manque de la
plus élémentaire clairvoyance de la mesure
et des conséquences de la débâcle financière
indique pourtant bien que ce qui est arrivé
n'a pas été anticipé. Des faillites
bancaires massives, des groupes d'assurances
entamés, des Etats eux aussi au bord de la
ruine ? Et les milliards requis pour tout
ça, que sont-ils, sinon de l'argent virtuel
injecté dans un système lui-même au bord de
l'implosion, à cause, justement, de la
nature virtuelle de ses échanges ?
Bien
que la catastrophe économique déploie
implacablement son cours à une allure
défiant toute concurrence, frappant une
branche après l'autre, le bricolage, le
raboutage et le rembourrage, et les
sempiternels sommets continuent à donner
l'apparence que la crise est gérée. Les
réactions des gens sont graves, mais pas
paniquées. En dépit du lot quotidien de
nouvelles horrifiques en provenance de la
Global Economy, citoyennes et citoyens
ne sont que modérément agités.
Notons d'abord qu'un événement, considéré
comme historique par la postérité, est
rarement perçu comme tel en temps réel.
Rétrospectivement on s'étonne qu'un Kafka,
le jour où l'Allemagne déclara la guerre à
la Russie, ait seulement consigné dans son
journal de façon lapidaire : "
l'Allemagne a déclaré la guerre à la Russie.
- Après-midi : cours de natation ". Les
ondes de choc, qui parcourent nos sociétés
modernes et complexes, partent d'un point
d'impact catastrophique initial qui
n'atteint les fonctions essentielles qu'à
retardement. Il est donc plutôt exceptionnel
qu'un bouleversement social soit reconnu
pour ce qu'il est par ses contemporains.
C'est aux historiens qu'il appartient d'en
constater la réalité. Les écologistes
déplorent parfois que les gens ne
parviennent pas à intégrer l'idée que leur
environnement se modifie.
Une
étude menée sur plusieurs générations de
professionnels de la pêche, en Californie, a
montré que c'étaient les plus jeunes qui
avaient le moins conscience du problème de
la surpêche et de la disparition des
espèces. De telles modifications de
perception et de valeurs, analogues aux
transformations environnementales, on les
rencontre aussi dans la sphère sociale : que
l'on pense au renversement complet des
valeurs dans la société allemande à l'époque
hitlérienne.
Dans
cette société, les composantes non juives
auraient, en 1933, trouvé complètement
impensable que, quelques années plus tard
seulement, et avec leur participation
active, leurs concitoyens juifs se verraient
non seulement spoliés, mais seraient
embarqués dans des trains pour être mis à
mort. Ce sont pourtant les mêmes qui
regarderont, à partir de 1941, les convois
de déportés partir vers l'Est, tandis qu'une
partie non négligeable d'entre eux
rachèteront les installations de cuisine, le
mobilier et les oeuvres d'art " aryanisés "
; que certains prendront la gestion
d'affaires " juives " ou habiteront des
maisons dont leurs propriétaires juifs
auront été expulsés. En trouvant cela tout
naturel.
Que
les changements de cadre de vie ainsi que de
normes consensuelles se remarquent à peine,
tient aussi à ce que les métamorphoses
perceptibles ne concernent qu'une part
souvent infime de la réalité vécue. On
sous-estime de façon chronique combien le
train-train quotidien, les habitudes, le
maintien d'institutions, de médias, la
continuité de l'approvisionnement
entretiennent la croyance qu'en fait rien ne
peut arriver : les bus fonctionnent, les
avions décollent, les voitures restent
coincées dans les embouteillages du
week-end, les entreprises décorent leurs
bureaux pour Noël. Autant de preuves de
normalité qui viennent étayer la conviction
bien enracinée que tout continue comme au
bon vieux temps.
Au
moment où l'histoire se produit, les hommes
vivent le présent. Les catastrophes
sociales, à la différence des cyclones et
des tremblements de terre, ne surviennent
pas sans crier gare mais, pour ce qui est de
leur perception, représentent un processus
quasi insensible, qui ne peut être condensé
en un concept comme celui d'" effondrement "
ou de " rupture de civilisation ", qu'a
posteriori.
C'est bien connu : le savoir croît en même
temps que l'ignorance ; mais jusqu'à présent
nous avons, avec Karl Popper, donné à cette
maxime un sens plutôt optimiste en
l'interprétant comme une exigence de
stabilité pour les sociétés de savoir. Or
les crises qui sont en train de s'accumuler
- le climat et l'environnement, l'énergie,
les ressources et les finances - manifestent
à l'évidence que nous devons nous battre sur
de nombreux fronts dans une ignorance
abyssale des conséquences de nos actes.
La
déconfiture de l'expertise, où qu'elle
s'applique, ne marque-t-elle pas que nous
nous trouvons déjà à un " tipping point "
point de basculement systémique, à partir
duquel des tendances ne peuvent plus être
corrigées ? La dernière en date nous fait
remonter deux décennies en arrière :
l'éclatement général que personne n'avait
prévu de tout un hémisphère politique avec
des effets de fond sur les configurations
des Etats. Alors la marche triomphale de
l'Occident paraissait scellée ; on proclama
précipitamment la fin de l'histoire, mais
entre-temps, la suite semble avoir montré
que, dans cinquante ans, les historiens
pourraient bien dater de 1989 le
commencement du recul des démocraties. Ils
pourraient bien diagnostiquer que l'actuelle
crise financière mondiale seulement n'avait
été que la nouvelle étape d'un déclin entamé
depuis longtemps.
On
peut, sans risque, qualifier dorénavant de
changement accéléré le fait de passer en un
instant d'une époque à une autre, dès lors
qu'un ultralibéralisme débridé succède à un
interventionnisme étatique qui met sens
dessus dessous toutes les certitudes
jusque-là acquises, non seulement en matière
d'économie et de finance, mais aussi dans la
politique du climat. Pourtant, personne
n'envisage sérieusement la possibilité d'un
échec total et, à cet égard, les crises
financière, énergétique et climatique
révèlent des affinités. On tient pour
impossible un effondrement complet du
système financier et économique et on se
représente encore moins que la pénurie
d'énergies fossiles atteigne un niveau tel,
d'ici quelques années, que même dans les
pays les plus riches, les plus bas revenus
ne pourront plus se chauffer.
Qu'est-ce que signifie la connaissance du
présent ? Les émissions de gaz à effet de
serre vont s'accroître du fait de
l'industrialisation globalisée, au point que
la fameuse limite des deux degrés au-delà
desquels les conséquences des changements
climatiques deviennent incontrôlables ne
sera pas tenable. En même temps, les
spécialistes du climat ne nous donnent que
sept ans pour changer de cap. La concurrence
qui s'accroît de plus en vite autour des
ressources pourrait bien dégénérer en
affrontements violents pour départager
vainqueurs et vaincus.
Et
il n'y a aucun moyen de savoir dans quel
groupe se situera l'Europe. Désormais, c'est
l'avenir des générations futures que l'on va
obérer, notamment par l'envol de la dette
publique et la surexploitation des matières
premières. Cette colonisation de l'avenir se
paiera, car le sentiment d'inégalité entre
générations est l'un des plus puissants
catalyseurs de mutations sociales radicales.
Des mutations qui ne doivent pas s'entendre
en un sens positif, comme le projet de
renouvellement générationnel du
national-socialisme l'a montré.
Une
masse débordante de problèmes dans un
contexte où le manque de solutions possibles
est criant conduit à ce que la psychologie
sociale définit comme une " dissonance
cognitive ". Ou, pour le dire à la
manière de Groucho Marx : pourquoi
prendrais-je soin de la postérité ? Est-ce
que la postérité s'est préoccupée de moi ?
Certes, un objectif tel que l'égalité entre
générations remet en question les calculs de
croissance à courte vue aussi bien que
l'idée que le bonheur s'obtient par une
mobilité ininterrompue et par l'éclairage 24
heures sur 24 de la planète entière.
C'est justement en temps de crise qu'on voit
ce qui se passe, fatalement, quand une
entité politique commune ne procède d'aucune
idée de ce qu'elle veut vraiment être. Des
sociétés qui se contentent de satisfaire
leur besoin de sens par la consommation
n'ont, au moment où, alors qu'elles se sont
coupées de la possibilité d'acquérir une
identité du sens et un sentiment de ce
qu'est le bonheur quand l'économie
fonctionnait encore, plus de filet pour
retarder leur chute. Cela tombe au moment où
les experts n'ont aucun plan à proposer.
Peut-être leur vol à l'aveuglette est-il le
signe d'une renaissance. Celle du politique.
Traduit de l'allemand par Nicolas Weill
©
Harald Welzer
Crise : le choc est à venir
Harald Welzer
Psychosociologue allemand, chercheur au
Kulturwissenschaftlichen Institut d'Essen
Il
est l'auteur de plusieurs ouvrages consacrés
à la mémoire et la perception des événements
historiques. L'étude qu'il a dirigée " Opa
war kein Nazi " (" Grand-père n'était pas
nazi ") a été un best-seller en Allemagne
(Fischer, 2002).
"
Les Exécuteurs : des hommes normaux aux
meurtriers de masse " (Gallimard, 2007)