Dans son
immense dénuement, la Birmanie avait malgré
tout réussi à assurer son autosuffisance en
riz, aliment de base dans ce pays, grâce à
la production des rizières du delta de
l'Irrawaddy. En submergeant le " grenier à
riz " des Birmans, le cyclone Nargis a tout
anéanti. La FAO, l'organisation mondiale de
l'alimentation, estime à 80 % la proportion
de récoltes détruites. Il va falloir
importer. Au drame humain s'ajoute un
désastre agricole, qui va provoquer une
pression supplémentaire sur le marché
mondial du riz, très agité depuis plusieurs
mois.
Avant l'arrivée de la dictature militaire
et le lancement de " la voie birmane vers le
socialisme ", en 1962, la Birmanie avait été
le premier exportateur mondial de riz. Puis
le pays s'est enfoncé dans la misère et, ces
dernières années, le sort des agriculteurs a
été encore compliqué par une innovation du
régime : remplacer par endroits, de manière
parfaitement décousue selon des humanitaires
sur place, la culture du riz par celle d'une
plante non comestible qui permet de produire
un biodiesel, le jatropha, sans tenir compte
des propriétés de la terre ni des capacités
des cultivateurs à transformer le jatropha.
La catastrophe birmane rappelle jusqu'à la
caricature le dilemme qui apparaît de plus
en plus crûment aux pays en développement ou
émergents. Faut-il donner la priorité à la
protection de l'environnement ou au nombre
de bouches à nourrir ?
L'Asie, qui a surtout fait parler d'elle
depuis un an pour ses fonds souverains et
ses taux de croissance mirobolants, paraît
moins sévèrement frappée par la crise
alimentaire que l'Afrique ou Haïti, mais la
Banque asiatique de développement (ADB), qui
vient de s'engager à débloquer 2,5 milliards
de dollars d'aide à l'agriculture d'ici à la
fin 2009, estime à un milliard le nombre
d'habitants de la région sérieusement
affectés par la hausse des prix
alimentaires. Des années d'effort de
réduction de la pauvreté sont menacées. En
Asie, région du monde à la plus forte
croissance du nombre de millionnaires, la
hausse du niveau de vie a poussé la demande
alimentaire, mais plus de 600 millions de
gens vivent avec moins d'un dollar par jour.
Le prix du riz, qui fournit le tiers des
besoins caloriques de la population
asiatique, a commencé à grimper en 2005 ;
début 2006, il a franchi le cap des 300
dollars la tonne, puis s'est carrément
envolé fin 2007. En avril, il a frôlé les 1
000 dollars la tonne. Plusieurs pays
producteurs de la région, confrontés à
l'inflation et au risque d'agitation
sociale, ont pris des mesures de contrôle
des exportations, qui ont eu pour effet de
faire encore monter les prix.
Les Asiatiques tiennent pour largement
responsables de la hausse des prix des
céréales les politiques des pays riches en
faveur des agrocarburants, ainsi que la
hausse des coûts de l'énergie. Milan
Brahmbhatt, économiste de la Banque mondiale
spécialiste de l'Asie-Pacifique, relève que
l'impact de ces politiques sur le riz est
moins direct que sur d'autres céréales parce
que, à moins d'être la junte birmane, on
transforme rarement la culture du riz en
culture de biocarburant : le terrain ne s'y
prête pas. Mais l'effet indirect est
inévitable, car le riz et d'autres céréales
sont substituables. Les avantages tirés de
l'utilisation des agrocarburants pour
l'environnement justifient-ils le coût pour
une partie de l'humanité qui n'arrive plus à
payer ses aliments de base ? " Quelle est
la valeur du bien-être humain futur (que
vise la protection de l'environnement) par
rapport à celle du bien-être humain
aujourd'hui (assuré par des prix
alimentaires abordables) ?, demande
Milan Brahmbhatt. C'est l'une des
questions clés du débat sur le changement
climatique. " La question s'étend aussi,
bien sûr, à la culture des OGM, rejetée par
les écologistes, mais dont on pense
volontiers, dans les pays émergents, qu'ils
permettraient d'alléger la crise
alimentaire.
A sa manière, le rapport Stern sur
l'économie du changement climatique, rendu
public fin 2006, privilégiait le bien-être
humain futur. En avril, un autre rapport,
préparé par l'Association internationale de
science agricole et de la technologie du
développement, a averti que "
l'agriculture moderne devrait changer
radicalement si la communauté internationale
veut s'accommoder de populations croissantes
et du changement climatique ". Le débat
continue. Il n'est pas clos non plus en
Inde, où les récents propos du président
Bush sur la part de responsabilité de la
classe moyenne indienne, de plus en plus
prospère et donc de plus en plus
consommatrice, dans la hausse des prix
alimentaires, ont mis la classe politique en
fureur. " C'est une mauvaise blague,
a dit le ministre de la défense, A. K.
Antony. C'est la politique américaine qui
est responsable de la pénurie de céréales. "
Secrétaire d'Etat au commerce, Jairam Ramesh
a mis tout le monde d'accord : " Bush,
a-t-il assené, n'a jamais été réputé pour
son expertise économique. "
Post-scriptum. Le ministre malaisien des
affaires étrangères, Rais Yatim, a proposé
que les femmes voyageant seules à l'étranger
produisent désormais l'autorisation de leur
famille ou de leur employeur, afin d'éviter
que des jeunes femmes crédules ne soient
utilisées comme " mules " par les
trafiquants de drogue : 119 Malaisiens, dont
90 % de femmes, sont actuellement
emprisonnés à travers le monde pour des
affaires de drogue. Tollé des organisations
féminines. Deux jours plus tard, le ministre
a apporté une précision : il voulait dire,
bien sûr, que la mesure ne s'appliquerait
qu'aux moins de 21 ans.
Sylvie Kauffmann