Les PAS (plans d’ajustement structurel)
ont été imposés par les institutions de
Bretton Woods aux pays du Sud dans le
contexte de la crise de la dette du
début des années 1980 |2|.
Ces mécanismes, tout droit issus de
l’idéologie néolibérale, englobent
l’ensemble des secteurs des sociétés
visées. En effet, pour les théoriciens
du néolibéralisme, la mondialisation
déploiera l’ensemble de ses bienfaits
quand chaque région produira ce en quoi
elle excelle et laissera donc le soin
aux autres régions de produire la
majorité de ce dont elle a besoin. C’est
en substance la théorie des avantages
comparatifs datant de 1817. Plus
simplement, un pays reconnu comme étant
particulièrement adapté à la culture du
cacao doit renoncer à produire les
céréales, les huiles végétales, les
légumineuses nécessaires à
l’alimentation de base de ses habitant(e)s
et doit échanger sur le marché mondial
sa production contre tout ce qui lui
manque. Il s’agit donc de se couper des
cultures vivrières séculaires et
essentielles à la souveraineté
alimentaire des peuples pour se plier
aux jeux des économistes. Jeux dangereux
qui ont montrés leurs limites très
rapidement et dont on peut contempler
toute la déraison à travers les échecs
observés dans de nombreux pays ( Haïti,
le Sénégal, le Burkina Faso, etc.).
Dangereux car ignorants la destruction
de la biodiversité au profit des
monocultures d’exportations, ignorants
aussi les impacts écologiques désastreux
des transports nécessaires pour toutes
ces marchandises. De plus, comment
imaginer, sans une politique
volontariste de contrôle des prix, qu’un
pays qui exporte l’arachide dont les
cours restent bas pendant 20 ans sur le
marché mondial pourra importer les
tracteurs et le pétrole nécessaires à
son maintien sur ce marché ? Quand on
connaît la tendance des cours du Brent à
s’envoler toujours plus vers de nouveaux
sommets et des prix des biens
manufacturés à rester démesurément
supérieurs aux cours de cette pauvre
cacahuète, on imagine la catastrophe.
C’est immanquablement la ruine et la
famine pour la paysannerie locale et
l’inévitable migration vers les
bidonvilles pour une large partie de
cette population.
Quelle est donc cette théorie issue des
milieux intellectuels réputés sérieux
qui fait fi de la biodiversité, de la
souveraineté alimentaire des peuples,
des risques de destruction par
différents fléaux naturels ou humains
accrus par le choix de la monoculture,
de l’essence chaotique du marché |3|,
de la pollution généralisée ?
Une stratégie délibérée de
transformation sociale à l’échelle
mondiale
Dans son premier rapport de 1999
consacré aux PAS, M. Fantu CHERU |4|
explique que l’ajustement structurel va
« au delà de la simple imposition d’un
ensemble de mesures macroéconomiques au
niveau interne. Il est l’expression d’un
projet politique, d’une stratégie
délibérée de transformation sociale à
l’échelle mondiale, dont l’objectif
principal est de faire de la planète un
champ d’action où les sociétés
transnationales pourront opérer en toute
sécurité. Bref, les PAS jouent un rôle
de ’courroies de transmission’ pour
faciliter le processus de mondialisation
qui passe par la libéralisation, la
déréglementation et la réduction du rôle
de l’Etat dans le développement
national. » Réduction du rôle de
l’Etat. Et cela vient d’un rapporteur
spécial des Nations-Unies. M. CHERU
n’est d’ailleurs pas le seul rapporteur
des Nations-Unies à avoir évoqué dans
ses travaux les conséquences néfastes
des PAS. Des critiques détaillées issues
des travaux d’autres experts onusiens
font feu de tout bois dans les domaines
du droit au logement, du droit à
l’alimentation ou encore à celui de
l’éducation |5|.
Là où les IFI imposent la privatisation
et ouvrent une voie royale à l’appétit
gargantuesque des multinationales. C’est
donc à cause d’une dette trop souvent
issue de dictatures ou d’emprunts
réalisés par les puissances coloniales
(l’un n’empêchant pas l’autre) et
transférés aux états nouvellement
indépendants, que les gouvernements des
pays du Sud (d’Afrique en particulier) |6|
ont été contraints d’accepter les PAS et
ainsi concéder une part importante de
leur souveraineté. Si bien qu’avancer
aujourd’hui que les choix stratégiques
pour l’alimentation seraient encore dans
les mains des gouvernements du Sud
relève de l’escroquerie intellectuelle à
moins d’un manque d’information indigne
du journalisme que l’on est en droit
d’attendre en démocratie. Entendons par
là que fustiger à tort les Africains est
une contre-vérité lourde de sens et qui
n’aide en rien à créer un climat
fraternel entre les peuples.
Un exemple pour mieux comprendre les
impacts négatifs des PAS : Haïti
Les émeutes qui se sont déclenchées la
semaine dernière à Port-au-Prince, mais
aussi dans d’autres villes haïtiennes,
ont été réprimées dans le sang. Une
quarantaine de blessés au total dont
quatorze par balles et au moins 5 morts.
Pourtant, ces manifestations n’étaient
que le résultat prévisible d’une flambée
subite du prix du riz (de l’ordre de
200%). Quand on sait qu’aujourd’hui 82%
de la population vit dans une précarité
absolue avec moins de 2$ par jour, on
comprend facilement de telles réactions
face à cette augmentation. Haïti utilise
80% de ces recettes d’exportations
uniquement pour couvrir les importations
nécessaires à ses besoins alimentaires |7|.
Cependant, il n’en a pas toujours été
comme cela. Avant la chape de plomb
dictatoriale des Duvalier père et fils
(de 1957 à 1986), l’île connaissait
l’autosuffisance alimentaire. Mais la
tendance qu’ont les IFI’s à soutenir les
dictatures s’est encore confirmée ici et
le peuple haïtien, en plus des blessures
personnelles (tortures, exécutions
sommaires, climat de terreur permanent
instauré par les tontons macoutes), se
voit réclamer le remboursement de la
dette externe qui culminait en septembre
2007 à 1,54 milliard de dollars |8|
Le secteur agricole aura été le plus
durement touché par les exigences des
prêteurs et puisque la population était
majoritairement rurale, l’ampleur des
dégâts n’en a été que plus importante.
En cause ? Principalement l’abaissement
des droits de douane imposé aux pays du
Sud mais rarement respecté entre
l’Europe et les Etats-unis. Et
l’enchaînement fatal s’est mis en
place ; arrivée d’un riz produit à
l’étranger à moindre coût (car
subventionné) donc exode vers les villes
de nombreux paysans ruinés et donc
impossibilité de réaction du marché
local en cas de flambée des prix sur le
marché international. Ici comme
ailleurs, les bénéfices de la
libéralisation sont inexistants pour la
très grande majorité de la population,
les dégâts sont par contre
considérables.
Un tsunami d’origine bien humaine
Quand les pompiers pyromanes
communiquent, partout la presse y fait
écho. Le (pas très bon) mot de L.Michel
est cité par tous les journalistes de la
place européenne : « un tsunami
économique et humanitaire ». On pourrait
croire par là que la crise a une cause
extra-humaine, comme le fruit d’une
catastrophe naturelle. Pourtant, comme
nous l’avons développé plus haut, les
causes de la crise sont par trop le
résultat de politiques dictées par les
milieux financiers aux gouvernements du
Sud. C’est aussi à notre voracité
énergétique qu’il faut imputer une des
causes de cette crise ; Les
agrocarburants rentrent bien en
concurrence, sur le marché, avec les
denrées alimentaires. La spéculation qui
se fait autour de cette nourriture
changée en carburant tire le prix des
céréales et du sucre vers de nouveaux
plafonds. Même Peter Brabeck, patron de
la multinationale Nestlé, s’inquiète de
la situation dans une interview au
journal suisse « NZZ am Sonntag » du 23
mars 2008. Pour lui, si l’on veut
couvrir 20% de la demande pétrolière
avec des agrocarburants, il n’y aura
plus rien à manger |9|.
Il est donc plus que temps d’abandonner
ce modèle de (sous-)développement
néfaste et de laisser le choix aux
populations de cultiver prioritairement
pour leur marché intérieur.
Actuellement, avec les connaissances
acquises dans le domaine de
l’agriculture respectueuse de
l’environnement, nous pouvons viser
l’autonomie alimentaire régionale sur
l’ensemble de la planète et donc
satisfaire à un droit humain
fondamental, celui de se nourrir
décemment. Les conséquences positives de
ces progrès tant attendus seraient de
favoriser rapidement la santé dans un
premier temps, puis l’éducation,
induisant une qualité de vie meilleure
sous toutes les latitudes.
notes articles:
|1|
p.4 de « la libre Belgique », un article
de M.F.C. (avec l’AFP et Reuters) ce
jeudi 10 avril 2008
|2|
Lire E.Toussaint « la finance contre les
peuples : La bourse ou la vie » chap.8
p.187 coédition Syllepse /CADTM/CETIM,
2004.
|3|
Benoît Mandelbrot a conçu, développé et
utilisé une nouvelle géométrie de la
nature et du chaos. On sait moins que la
géométrie fractale est née des travaux
que Mandelbrot avait consacrés à la
finance au cours des années 1960. Pour
de plus amples informations lire :
« Fractales, hasard et finance », de
Benoît Mandelbrot, 1959-1997 en poche.
|4|
Expert indépendant auprès de l’ancienne
commission des droits de l’homme des
Nations-Unies (sur les effets des PAS
sur la jouissance effective des droits
humains - rapport E/CN.4/1999/50 du 24
février 1999)
|5|
Lire à ce propos la brochure éditée par
le CETIM « Dette et Droits Humains »,
décembre 2007.
|6|
Pour le Congo par exemple, au 30 juin
1960, jour de l’indépendance, la dette
directe s’élève à un total de 921 096
301,44 US$ » (Tiré
de l’article de Dieudonné Ekowana).
|7|
Ce qui laisse très peu de marge pour
tout le reste, tout ce qui est pourtant
nécessaire au développement d’un pays.
Jamais d’ailleurs le duo infernal FMI/BM
ne s’est vanté d’une quelconque réussite
de ses politiques sur cette île.
|8|
Selon
la Banque mondiale et l’Office des
Nations unies contre la drogue et le
crime (UNODC) Bébé Doc. aurait détourné
au total entre 300 et 800 millions de
dollars.
|9|
Tout comme le Premier ministre italien,
Romano Prodi, sceptique sur les
bénéfices des agrocarburants et qui a
affirmé qu’une transition vers ce type
de palliatif au pétrole aurait un impact
négatif sur la production alimentaire.