L'ère
de la nourriture à bas prix est derrière
nous. On paye vingt années d'ereurs ",
affirme le nouveau rapporteur spécial des
Nations unies sur le droit à l'alimentation,
Olivier de Schutter.
Dans une interview au Monde,
l'universitaire belge, ancien secrétaire
général de la Fédération internationale des
Ligues des droits de l'homme (FIDH), n'y va
pas de main morte. Prise de court par les
émeutes de la faim qui ont touché différents
pays tant en Afrique, en Asie que dans les
Caraïbes, la communauté internationale est
" inexcusable ", car nombre de
spécialistes, affirme-t-il, " criaient
dans le désert depuis des années pour qu'on
soutienne l'agriculture dans les pays en
développement ".
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A Dakar, pour le
défilé du 1er Mai,
un manifestant
brandit un pain,
symbole de la crise
alimentaire qui
touche le Sénégal et
beaucoup d'autres
pays. G. GOBET/AFP
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Nommé fin mars à son poste, où il
a succédé au Suisse Jean Ziegler,
l'ancien professeur de droit dénonce
tour à tour " la spéculation ",
qui s'est détournée de la Bourse
pour se tourner vers les matières
premières, l'agriculture
industrielle, " fondée sur des
intrants trop coûteux ", et les
institutions financières
internationales - la Banque mondiale
et le Fonds monétaire international
(FMI) -, qui, en prônant la
libéralisation des marchés, ont
rendu les pays en développement "
vulnérables à la volatilité des prix
".
Tant la Banque mondiale que le FMI "
ont gravement sous-estimé la nécessité
d'investir dans l'agriculture. (...)
Et les plans d'ajustement structurels du FMI
ont poussé les pays les plus endettés
(...) à développer des cultures
d'exportation et à importer la nourriture
qu'ils consommaient ", accuse M. de
Schutter.
Le rapporteur est également sévère à
l'encontre des pays riches qui favorisent le
développement des agrocarburants. " Les
objectifs très ambitieux que se sont fixé
les Etats-Unis et l'Union européenne sont
irresponsables ", affirme-t-il. " La
production de colza, l'huile de palme, qui
détruit les forêts en Indonésie,
l'utilisation d'un quart de la récolte de
maïs aux Etats-Unis, c'est un scandale qui
sert uniquement les intérêts d'un petit
lobby, avec l'argent du contribuable ",
ajoute l'universitaire belge, qui appelle à
" un gel de tout nouvel investissement
dans ce secteur ".
M. de Schutter est également réservé
vis-à-vis des carburants dits de la deuxième
génération, produits à partir de déchets
agricoles. " Je ne crois pas qu'ils
soient une panacée ", affirme-t-il.
Entré en fonctions le 26 mars, M. de
Schutter entend recourir à l'" option
nucléaire " en demandant une session
spéciale du Conseil des droits de l'homme
pour mettre les droits économiques et
sociaux " à égalité " avec les droits
civiques et politiques. " Le Conseil ne
peut pas rester silencieux, et j'espère,
dit-il, qu'il trouvera sur ce dossier une
unité qui lui fait défaut ailleurs. "

M. de Schutter prédit " la
fin de la nourriture à bas prix "
La
communauté internationale a été prise de
court par les émeutes de la faim de
façon " inexcusable ", estime
Olivier de Schutter dans un entretien au
Monde. Ce professeur de droit
belge, secrétaire général depuis 2004 de
la Fédération internationale des ligues
des droits de l'homme a été nommé, le 26
mars, rapporteur spécial des Nations
unies sur le droit à l'alimentation par
le Conseil des droits de l'homme, basé à
Genève.
Quelle sera votre première initiative
pour faire face à la crise alimentaire ?
Je vais recourir à "l'option
nucléaire", en demandant une session
spéciale du Conseil des droits de
l'homme. Symboliquement, il s'agit de
mettre les droits économiques et sociaux
à égalité avec les droits civils et
politiques, invoqués pour saisir le
Conseil sur la situation au Darfour, en
Birmanie, ou dans les territoires
palestiniens. Le Conseil ne peut rester
silencieux. J'espère qu'il trouvera sur
ce dossier l'unité qui fait défaut
ailleurs.
La communauté internationale a-t-elle
été prise de court par les émeutes de la
faim ?
Oui, et c'est inexcusable. Beaucoup
criaient dans le désert depuis des
années pour qu'on soutienne
l'agriculture dans les pays en
développement. Rien n'a été fait contre
la spéculation sur les matières
premières, prévisible, depuis qu'avec la
chute de la bourse, les investisseurs se
repliaient sur ces marchés. On paye
vingt années d'erreurs. Avec
l'augmentation de la demande
alimentaire, l'offre ne suit plus.
L'agriculture industrielle, fondée sur
des intrants coûteux, montre ses
limites.
Faut-il blâmer les institutions
financières internationales ?
Oui. Pendant vingt ans, elles ont
gravement sous-estimé la nécessité
d'investir dans l'agriculture - la
Banque mondiale l'a reconnu fin 2007. Et
les plans d'ajustement structurel du
Fonds monétaire international ont poussé
les pays les plus endettés, notamment
dans l'Afrique subsaharienne, à
développer des cultures d'exportation et
à importer la nourriture qu'ils
consommaient. Cette libéralisation les a
rendus vulnérables à la volatilité des
prix.
L'ampleur de la crise vous a surpris
?
Le plus étonnant est la rapidité de
son explosion. Il a manqué une réaction
coordonnée des Etats. Lorsque
l'Indonésie ou l'Inde imposent des
restrictions à l'exportation, cela fait
monter les prix sur les marchés
internationaux, et il est plus difficile
pour les Philippines d'acheter le riz
dont elles ont besoin. Ces réactions
désordonnées se contredisent. Le danger
serait de mettre des pansements, en
distribuant de l'aide alimentaire, sans
travailler aux causes profondes derrière
les réactions de panique des Etats.
Le pire est-il passé ?
La crise va durer jusqu'aux récoltes
du début de l'automne, qui, si elles
sont bonnes, vont diminuer la tension
sur les marchés. Le thermomètre va
baisser, mais la maladie reste. C'est un
rappel à l'ordre. L'ère de la nourriture
bon marché est derrière nous. Les
acteurs internationaux sont mobilisés et
je pense qu'on parviendra à éviter la
famine. Mais la malnutrition, qui a un
impact considérable sur le développement
des enfants, est à redouter. Les pauvres
en milieu urbain et les populations des
pays importateurs de nourriture seront
les plus touchés.
Pensez-vous que le développement des
agrocarburants, accusés de faire monter
les prix, doive faire l'objet d'un
moratoire.
Au sens juridique, non. Je suis d'accord
avec sa dénonciation, avec des
précisions. Il faut reconnaître le droit
des pays à se développer. Le poids des
bioéthanols au Brésil est tel que je
n'imagine pas de retour en arrière.
Certains agrocarburants de la première
génération sont peut-être prometteurs :
des plantes comme le jatropha, ou
certaines variétés de sorgho, poussent
sur des terres peu fertiles. Mais les
objectifs ambitieux en matière de
production de biocarburants que se sont
fixés les Etats-Unis et l'Union
européenne sont irresponsables. La
production de colza, l'huile de palme,
qui détruit les forêts en Indonésie,
l'utilisation d'un quart de la récolte
de maïs aux Etats-Unis, c'est un
scandale, qui sert uniquement les
intérêts d'un petit lobby, avec l'argent
du contribuable. J'appelle au gel de
tout investissement dans ce secteur.
Qu'en est-il des carburants de la
deuxième génération, produits à partir
de déchets agricoles ?
Ils ne sont pas une panacée, dans la
mesure où ils consomment encore plus
d'eau que ceux de la première
génération. Etudions-les, mais ne nous
voilons pas la face : il faut consommer
moins d'énergie, utiliser moins
d'automobiles, et ne pas se faire
d'illusion sur la capacité des nouvelles
technologies à nous permettre de
poursuivre notre mode de vie occidental.
Le marché alimentaire va
s'autoréguler ?
La " main invisible " n'est pas la
solution, c'est le problème. J'étudie
des mécanismes de taxation des
mouvements spéculatifs, que l'Inde songe
à mettre en place. Dans le domaine
agricole, l'offre est relativement
inélastique et les terres arables ne
sont pas extensibles à l'infini. Par
ailleurs, un petit nombre d'entreprises,
Monsanto, Dow Chemicals, Mosaic,
détiennent les brevets sur des semences,
des pesticides, des engrais, qu'elles
peuvent vendre à des prix élevés pour
les petits producteurs. Il faut
réfléchir à une modification des règles
de la propriété intellectuelle de ces
entreprises, dont les profits explosent.
Les pays riches doivent-ils mettre
fin aux subventions agricoles ?
Je suis pour une suppression
graduelle. L'OCDE paye chaque année à
ses agriculteurs 350 milliards de
dollars, contre un milliard d'aide à
l'agriculture pour les pays en
développement. C'est une honte. Mais si
on supprime les subventions
immédiatement, les pays en
développement, qui importent ces
produits, devront les payer plus cher.
Avant, les Etats-Unis et l'UE
déversaient l'aide alimentaire quand il
y avait des surplus. Les prix baissaient
mettant en difficulté les producteurs
locaux. Il faut au contraire les
encourager à produire , acheter leurs
produits sur les marchés locaux et les
donner aux plus pauvres. Au lieu des
cargos de blé qui traversent
l'Atlantique, il faut une aide
financière.
Propos recueillis par Philippe
Bolopion

Bangkok relance le projet de création
d'une " OPEP du riz "
La Thaïlande, premier exportateur mondial
de riz (10 millions de tonnes en 2007), a
relancé l'idée de former un cartel avec son
concurrent direct, le Vietnam (5 millions de
tonnes), et leurs trois voisins (Cambodge,
Laos, Birmanie) sur le modèle de
l'Organisation des pays exportateurs de
pétrole (OPEP), afin de réguler les cours du
riz. Le premier ministre, Samak Sundaravej,
dit avoir obtenu, mercredi 30 avril,
l'accord de principe de ses homologues.
Ce projet a été accueilli par les
Philippines, pays importateur, avec
circonspection.
L'Association thaïlandaise des
exportateurs de riz fait observer que le riz
" est un produit sensible " sur le plan de
la politique intérieure. - (Corresp.)