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Contre le discours dominant sur
la dette publique
par Geneviève
Azam, Etienne Balibar, Thomas
Coutrot, Dominique Méda, Yves
Sintomer
Il
y a deux manières de raconter ce
qui se passe en Europe. Selon le
storytelling dominant, nous
avons trop dépensé. Experts et
éditorialistes devisent sur la
France qui, comme les autres
pays dépensiers, "vit depuis
plus de trente ans à crédit".
L'enjeu pour la gauche serait
seulement de "donner du sens à
la rigueur" en attendant de
"relancer la croissance".
Ce scénario semble aussi évident
que l'air que nous respirons. Il
est pourtant contraire aux
principaux chiffres officiels,
et une narration alternative
apparaît mieux fondée. Ainsi
selon le rapport sur "La dépense
publique et son évolution",
publié par Bercy, la part des
dépenses publiques dans le PIB
français est passée de 52,8 %
dans les années 1990 à... 52,9 %
dans les années 2000.
Si les déficits et la dette ont
flambé, ce n'est pas du fait
d'une envolée des dépenses, mais
à cause d'une réduction des
recettes. Le manque à gagner
annuel dû aux exonérations et
baisses d'impôts consenties dans
les années 2000 est chiffré par
Gilles Carrez, député UMP et
rapporteur du budget, à plus de
100 milliards d'euros. Et la
crise financière a provoqué une
chute brutale des recettes
publiques déjà érodées par cette
contre-révolution fiscale. Cette
dette est celle de la finance et
du néolibéralisme, pas des
assurés sociaux ni des citoyens.
Deux narrations aussi
contradictoires de l'histoire de
la dette publique déterminent
deux réponses antagoniques.
Selon l'histoire officielle, une
cure sévère d'amaigrissement
budgétaire s'impose, sans débat
autre que sur les modalités,
pour que la France restaure ses
finances publiques et que ses
entreprises redeviennent
compétitives. Dans la narration
alternative, à l'inverse, la clé
de la situation réside dans une
réforme fiscale redistributive,
couplée à une cure amaigrissante
et une mise sous tutelle... du
secteur financier.
En outre, la réforme fiscale,
qui permet de réduire le déficit
courant, n'épongera pas la dette
: les intérêts versés en 2011
aux rentiers - ceux-là mêmes qui
ont bénéficié des baisses
d'impôts - se montent à 50
milliards d'euros, avant même la
prochaine perte du triple A et
de probables hausses des taux
exigées par les marchés.
Pour alléger ce fardeau,
préserver les services publics
et la protection sociale, et
enclencher une transition
écologique, le débat
démocratique devra déterminer si
une part de cette dette est
illégitime, c'est-à-dire
contractée au nom d'arguments
infondés et au bénéfice
d'intérêts particuliers et, le
cas échéant, décider un défaut
sur cette partie de la dette.
Les Etats devront à l'avenir se
financer ailleurs qu'auprès des
seuls marchés financiers, comme
ils le faisaient jusqu'au début
des années 1980 : faute de quoi
ils ne pourront plus prétendre à
aucune souveraineté.
Ils devront également prendre
acte que cette crise est aussi
celle d'un modèle de croissance
insoutenable, et réorienter les
investissements publics vers des
programmes écologiquement plus
sobres et plus riches en
emplois, au lieu de grands
projets productivistes, coûteux
et obsolètes.
Mais si la narration critique a
pour elle la vraisemblance du
diagnostic, elle se heurte aux
"évidences" martelées, et la
nécessaire radicalité des
réponses qu'elle appelle peut
inquiéter. C'est pourquoi un
appel pour un "audit citoyen de
la dette publique" a été lancé
mi-octobre 2011 par des
personnalités et nombre
d'organisations syndicales,
associatives et politiques,
rejoints depuis par plus de 50
000 citoyens
(Audit-citoyen.org).
Des collectifs locaux se créent
dans de nombreuses localités
pour proposer aux citoyens de
s'emparer de ce débat. Ces
initiatives n'ont pas encore
intéressé les médias, mais
veulent susciter dans les
profondeurs de la société un
débat de la même intensité que
celui qui a précédé le
référendum sur le traité
constitutionnel européen en
2005.
Car les questions alors
débattues se posent avec une
tout autre acuité, à l'heure où
le tsunami de l'austérité arrive
d'Europe méridionale. Les
réformes institutionnelles
adoptées depuis un an, et
parachevées par le "traité
intergouvernemental à Vingt-Six"
décidé au sommet européen de
décembre, ne font que
radicaliser une logique de
répression budgétaire et de
soumission aux marchés
financiers, dont la crise
manifeste pourtant l'échec
patent. Alors que le navire de
Maastricht s'est déchiré sur les
récifs de la crise financière,
les capitaines s'épuisent à
coller des rustines sur les
débris qui flottent.
Une idée a servi de clé de voûte
à l'architecture européenne
depuis Maastricht : les marchés
sont plus intelligents que les
gouvernements et les électeurs.
Concurrence fiscale et sociale
au sein d'un marché libre et non
faussé ; réduction des recettes
publiques pour augmenter la
compétitivité ; obligation faite
aux Etats, en cas de déficits,
de se financer sur les marchés ;
interdiction faite aux Etats de
s'entraider financièrement... :
la zone euro a été conçue pour
éliminer les politiques
économiques volontaristes et
placer les Etats sous le
pilotage automatique des
marchés. La tentative désespérée
de sauver cette architecture aux
principes obsolètes ne peut
qu'échouer, fût-ce avec des
eurobonds (des titres communs
pour mutualiser la dette des
pays de la zone euro) qui
resteront soumis au jugement et
donc aux critères de "bonne
gestion" des marchés.
L'échec programmé de ce
sauvetage peut déboucher dans
les années à venir sur un
éclatement de l'euro et un
déferlement des courants
nationalistes, autoritaires et
xénophobes qui travaillent les
sociétés européennes. Mais le
pire n'est pas certain. Les
aspirations démocratiques, elles
aussi, sont très vivaces en
Europe, notamment dans la
jeunesse, comme le montre
l'essor des mouvements
"indignés" dans les pays du Sud,
jusqu'ici les plus touchés par
la crise sociale et
démocratique.
La nomination d'anciens
dirigeants de Goldman Sachs
comme chefs de gouvernement en
Grèce et en Italie, ministre des
finances en Espagne ou président
de la Banque centrale
européenne, ne passe pas. Pas
plus que les cris d'orfraie
devant l'éventualité d'un
référendum, en Grèce ou
ailleurs. Les citoyens ne
veulent plus être "des jouets
dans les mains des banques et
des politiciens", comme disent
les "indignés" espagnols. Ils
veulent pouvoir peser sur leur
avenir, faire des projets pour
leurs enfants, stopper les
dégradations sociales et
écologiques qui les indignent.
Face à la surdité des élites,
une insurrection démocratique
est nécessaire en Europe comme
d'ailleurs aux Etats-Unis, dans
le monde arabe, en Russie... Il
s'agit de refonder la démocratie
dans le champ politique, par un
recours intense aux mécanismes
de la démocratie directe
(initiatives citoyennes,
référendums révocatoires...) et
de la démocratie délibérative
(conférences citoyennes,
deuxième Chambre tirée au
sort...).
Il s'agit aussi de l'élargir au
champ économique, à commencer
par le système bancaire, dont le
sauvetage imminent par les
deniers publics doit être
l'occasion de le placer sous le
contrôle non pas des
fonctionnaires de Bercy ou de
Bruxelles, mais de la société
civile. L'horizon semble bouché
par leur dette : dégageons-le en
réinventant notre démocratie.
Attac organise, en partenariat
avec Mediapart, la journée de
débats "Leur dette, notre
démocratie", le dimanche 15
janvier, à l'Espace Reuilly
(Paris 12e).
Geneviève Azam, économiste,
membre du conseil scientifique
d'Attac ;
Etienne Balibar, philosophe ;
Thomas Coutrot, économiste,
coprésident d'Attac ;
Dominique Méda, sociologue ;
Yves Sintomer, politologue.
| LEMONDE |
13.01.12 |
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