La Chine a procédé,
pour le second
semestre, à une
réduction drastique
de 72 % de ses
exportations de
terres rares. Les
terres rares sont
essentielles pour la
quasi-totalité des
technologies du
futur. Les pays
industriels
commencent à
s'inquiéter pour
leur
approvisionnement.
En Allemagne, le
précédent
gouvernement a créé,
au printemps,
l'Agence des
matières premières
Rohstoffagentur qui
devrait permettre de
répondre aux besoins
essentiels de
l'industrie
allemande. Une telle
initiative doit être
reprise au niveau
européen.
Cela démontre
clairement qu'à côté
de la question
largement reconnue
de la sécurité
énergétique,
l'approvisionnement
adéquat en matières
premières
représente, lui
aussi, un défi
fondamental. Il y a
trois raisons à cela
: tout d'abord,
l'augmentation
permanente des
demandes des 8
milliards de
personnes qui
vivront sur Terre en
2030 ; deuxièmement,
les besoins
croissants de pays
en développement
rapide comme la
Chine, l'Inde ou le
Brésil ; et enfin,
notre dépendance
croissante à l'égard
de produits
industriels de haute
technologie
fabriqués à partir
de matières
premières
stratégiques.
La compétition
mondiale autour des
ressources minérales
ne peut qu'aller en
s'intensifiant. Les
relations politiques
internationales des
prochaines décennies
ne seront pas
seulement qualifiées
par beaucoup de
"choc des
civilisations", mais
se caractériseront
peut-être encore
plus nettement par
une nouvelle forme
d'"impérialisme des
ressources". De
nouveaux conflits se
profilent - y
compris des risques
de guerres entre
Etats et de guerres
civiles. Le
principal aspect
géopolitique de la
décennie écoulée
aura été la
politique agressive
de sécurisation des
matières premières
menée par la Chine,
qui ne perd aucune
occasion de
s'affirmer dans le
monde entier comme
un contrepoids face
aux Etats-Unis. Si
l'Europe ne veut pas
se retrouver au bord
du chemin, alors ses
politiciens et
dirigeants
d'entreprise doivent
agir.
L'une des raisons
qui expliquent la
puissance croissante
de la Chine est
qu'environ 95 % des
terres rares sont
produites dans
l'empire du Milieu.
Or néodyme,
lanthane, europium,
holmium et autres
entrent aujourd'hui
dans la fabrication
des composants
utilisés dans les
véhicules
électriques, les
lasers et les
nanotechnologies,
les téléphones
mobiles, les
ordinateurs, le
verre industriel de
haute qualité ou
encore les
dispositifs
photovoltaïques.
Face à
l'augmentation
permanente de la
demande intérieure
et mondiale en
matière de produits
technologiques, un
groupe de travail de
la Commission
européenne est
arrivé à la
conclusion que
l'approvisionnement
futur de l'industrie
européenne en de
tels métaux est
menacé par le
quasi-monopole
chinois. En cette
seule année, environ
115 000 tonnes de
terres rares ont été
consommées dans le
monde.
On prévoit d'ores et
déjà une
consommation de 185
000 tonnes pour
2012. Que se
passera-t-il si
Pékin, pour
satisfaire ses
propres besoins
intérieurs, décide
un beau jour de
cesser totalement
l'exportation de
certaines de ces
terres rares ? Ce
serait une
catastrophe pour
l'industrie
occidentale, mais
aussi un énorme
avantage compétitif
pour les produits
technologiques
chinois.
Les prévisions
montrent également
que la demande de
certains autres
métaux et minerais
tels que le coltan,
le cobalt, le cuivre
et le titane sera
supérieure à
l'offre. L'une des
principales raisons
de la guerre civile
en cours au Congo,
qui a déjà fait 5
millions de morts,
est la présence de
gisements de
matières premières,
notamment de coltan,
dans la province
orientale du Kivu.
Ce que l'on a appelé
la "coconut
revolution" a fait
rage durant des
années autour d'une
immense mine de
cuivre située sur
l'île Bougainville
dans le Pacifique,
une ancienne colonie
allemande, causant
la mort de 15 000
personnes. Malgré
cela, le géant
anglo-australien des
matières premières
Rio Tinto tente
actuellement d'y
relancer la
production. De tels
conflits ne peuvent
que se multiplier à
l'avenir, y compris
dans l'Arctique, au
fond des océans et
peut-être un jour
sur la Lune.
Que peut-on faire
dans une telle
situation ? En
premier lieu les
pays européens, mais
surtout l'Union
européenne (UE)
elle-même, doivent
définir leurs
besoins spécifiques
en matières
premières
stratégiques. Il est
crucial d'élaborer
une stratégie
commune qui puisse
être mise en oeuvre
de manière ferme
partout dans le
monde. L'UE doit,
autant que possible
aux côtés des
Etats-Unis, devenir
un acteur global
capable de démontrer
sa volonté de
défendre ses
intérêts sur le plan
des matières
premières.
En deuxième lieu,
politiciens et
dirigeants
d'entreprise doivent
travailler de
concert afin de
sécuriser
l'approvisionnement
en matières
premières. Les
grands groupes
possèdent les moyens
nécessaires à
l'exploitation, au
raffinage et à
l'infrastructure
qu'implique
l'extraction des
matières premières.
Il faut ouvrir de
nouvelles mines en
Australie, mais
aussi, par exemple,
en Mongolie ou au
Kazakhstan. L'Europe
et l'Amérique
doivent développer
des politiques
industrielles
communes avec des
compagnies telles
que Rio Tinto, BHP
Billiton ou Xstrata
et les soutenir dans
cette lutte mondiale
contre les géants
étatiques chinois. A
cette fin, le volet
commerce extérieur
de notre politique
étrangère doit être
encore renforcé.
En troisième lieu,
nous devons nous
attacher à réduire
notre dépendance
actuelle à l'égard
des ressources
minérales
stratégiques grâce
au développement de
substituts
artificiels et à
l'accroissement de
l'efficacité de
notre utilisation
des matières
premières au moyen
de l'innovation
chimique et
technologique.
Par ailleurs, une
étroite coopération
entre la politique
de recherche et les
entreprises est
nécessaire. Il
importe de
déterminer si
certaines mines
recelant des
matières premières,
situées sur les
territoires
nationaux mais
fermées depuis des
années parce
qu'elles n'étaient
pas viables
économiquement,
seraient aujourd'hui
susceptibles d'être
rentables. Enfin,
l'industrie
européenne possède
encore un énorme
potentiel grâce aux
améliorations
permanentes
enregistrées dans le
traitement des
déchets industriels
et le recyclage des
métaux usagés.
La compétition
autour des matières
premières ne peut
que s'intensifier,
car non seulement
l'équilibre mondial
du pouvoir mais
aussi la stabilité
même des
gouvernements et des
sociétés en
dépendent.
Cependant, les
populations des pays
du monde en
développement riches
en ressources ne
doivent pas être à
nouveau exploitées,
comme elles le
furent à l'époque
coloniale, et
doivent au contraire
tirer profit de
l'extraction et du
commerce des
matières premières.
Sur le court terme,
garder ses distances
par rapport à des
Etats comme le
Soudan ou le
Zimbabwe et être en
première ligne pour
dénoncer le trafic
des "diamants du
sang" ou exiger
l'arrêt des conflits
qui se déroulent
autour des matières
premières pourrait
placer l'Europe et
les Etats-Unis dans
une position
compétitive
défavorable face à
la Chine.
Mais à long terme,
une politique fondée
sur des critères
éthiques non
seulement permettra
à l'Occident d'avoir
pour lui la morale,
mais s'avérera de
surcroît
économiquement plus
profitable.
La sauvegarde des
ressources ne
restera viable que
si l'Europe ne
considère plus les
pays du monde en
développement comme
de simples gisements
de matières
premières, mais
comme des
partenaires.
(Traduit de
l'anglais par Gilles
Berton.)
Friedbert Pflüger,
professeur honoraire
en politique
internationale au
King's College de
Londres et
conseiller chez
Roland Berger
Strategy Consultants
LEMONDE |
04.11.10 |