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Capitalisme " made
in China "
Pour l'économiste
Giovanni Arrighi, le nouveau
modèle chinois emprunte beaucoup
à la théorie d'Adam Smith, selon
laquelle le marché constitue un
instrument de gouvernement.
Avantage décisif par rapport aux
Etats-Unis ?
Un court passage au Japon, une
rencontre avec les dirigeants du
Forum de coopération
Asie-Pacifique (APEC) à
Singapour, une étape-clé en
Chine et un saut en Corée du
Sud... Le voyage que Barack
Obama vient d'effectuer en Asie
illustre à merveille le nouvel
équilibre du monde que
l'économiste Giovanni Arrighi
décrit dans son dernier essai,
Adam Smith à Pékin.
Ignoré jusqu'alors par les
éditeurs français, Giovanni
Arrighi est un universitaire
italien né en 1937 qui, après un
séjour dans la Rhodésie raciste
des années 1960, puis en
Tanzanie, milite au sein de la
gauche italienne dans les années
1970 avant de partir aux
Etats-Unis. Spécialiste de
l'économie politique, il rejoint
en 1979 le Centre Fernand
Braudel pour l'étude de
l'économie des systèmes
historiques et des
civilisations, que dirige, à New
York, son ami Immanuel
Wallerstein, avant d'enseigner
la sociologie à la John Hopkins
University (Maryland). On lui
doit trois oeuvres majeures :
The Long Twentieth Century
(1994), Chaos and Governance in
the Modern World System (1999)
et Adam Smith in Beijing (2007),
le seul, donc, à être traduit en
français, quelques mois après la
mort de l'auteur, décédé en
juin.
Un ordre " antinaturel "
Le dernier volet de cette
trilogie aborde essentiellement
quatre questions : la pensée
d'Adam Smith (1723-1790), une
comparaison des capitalismes
européen et asiatique au XVIIIe
siècle, le déclin américain
illustré par la défaite en Irak
et " les promesses de la voie
chinoise ", sous-titre de
l'essai. Fil conducteur de
l'ensemble : demain, la Chine
pourrait bien dominer le monde,
non pas parce qu'elle serait
devenue le meilleur élève du
capitalisme mais, au contraire,
parce qu'elle est " smithienne
", ce qui, selon Giovanni
Arrighi, est notablement
différent.
Auteur complexe, abondamment
cité mais en réalité peu lu,
Adam Smith ne s'est pas contenté
de théoriser le libéralisme
économique. De façon
convaincante, Arrighi démonte
trois " mythes " : loin d'être
un partisan de l'autorégulation
du marché, Smith préconisait un
Etat fort ; loin de défendre le
capitalisme comme moteur d'une
expansion sans fin, il fut le
premier (avant Marx) à démontrer
que l'accumulation du capital
débouchait, in fine, sur une
baisse des rendements et minait
la croissance économique ;
enfin, loin de défendre la
grande entreprise et la division
du travail, il se méfiait des
sociétés par actions et leur
préférait les entreprises
familiales. " Loin d'être
favorables au capital, les
conseils donnés par Smith au
législateur étaient presque
systématiquement favorables au
travail ", écrit Arrighi.
D'ailleurs, celui que l'on
considère comme l'économiste
occidental par excellence
mettait constamment en avant la
Chine, qui avait développé
d'abord son agriculture, puis
son industrie et enfin son
commerce, en l'opposant à la
Hollande, exemple extrême des
pays européens qui, eux,
privilégiaient le commerce
international, un ordre que
Smith jugeait " anti-naturel ".
Mais pour Arrighi (comme pour
Braudel), ce qui, au XVIIe et au
XVIIIe siècle, distingue l'Asie
de l'Europe, ce n'est pas
l'importance des capitalistes
(les familles commerçantes
chinoises n'ont rien à envier
aux néerlandaises) mais leur
place dans le système politique.
Au coeur de l'Etat chez nous, en
marge en Asie. En 1717, une loi
interdit même aux Chinois de
prendre la mer à titre privé.
Achevant sa réflexion en 2007,
Giovanni Arrighi démontre que
l'échec des Etats-Unis en Irak
signe la fin de leur tentative
de constituer un empire mondial,
et que la Chine pourrait en être
le principal bénéficiaire. En
effet, protecteur du monde non
communiste après 1945, les
Etats-Unis sont peu à peu
devenus, note Arrighi, "
protecteurs " au sens de
racketteurs, au point de faire
payer par le Japon une bonne
partie du coût de la première
guerre en Irak. Et comme la
Chine, de son côté, fait moins
peur, les pays asiatiques se
détournent des Etats-Unis et
intègrent l'orbite chinoise.
L'évolution de l'Asean le
démontre.
Thèse contestable
Mais qu'on ne croie pas qu'un
géant capitaliste chasse
l'autre. La Chine, selon Arrighi,
est, comme au XVIIe et au XVIIIe
siècle, un pays où d'immenses
fortunes se sont accumulées,
certes, mais où les
capitalistes, bien que nombreux,
ne font toujours pas la loi. En
disciples d'Adam Smith, les
dirigeants chinois " utilisent
le marché comme un instrument de
gouvernement ". S'ils
parviennent à prendre le virage
écologique et à aider les autres
pays émergents à suivre leur
exemple, l'avenir leur
appartient, pronostique
l'auteur.
La thèse est évidemment
contestable. Alain Lipietz, dans
une introduction passionnante,
la démonte d'ailleurs en partie.
Très critique sur les
Etats-Unis, Arrighi se contente
d'évoquer la montée des
inégalités, le fléau de la
corruption et la question des
droits de l'homme en Chine. Mais
les multiples entrées qu'il
offre au lecteur (il aurait
encore fallu évoquer, ici, sa
comparaison entre Adam Smith et
Karl Marx, son analyse sur
l'utilisation de l'arme
monétaire par les Etats-Unis ou
celle sur le rôle de la diaspora
dans la réussite économique
chinoise) font de cet essai l'un
des ouvrages d'économie
politique les plus stimulants
parus ces derniers temps.
Frédéric Lemaître
Adam Smith à Pékin
Les Promesses de la voie
chinoise
(Adam Smith in Beijing)
de Giovanni Arrighi
Traduit de l'anglais
(Etats-Unis) par Nicolas
Vieillecazes, Ed. Max Milo, "
L'Inconnu ", 504 p., 29,90 ¤.
Extrait
" Certes, en menant une
politique axée sur l'exportation
et l'importation de savoir-faire
technologiques, le gouvernement
chinois s'est bien plus appuyé
sur les intérêts capitalistes
que ne l'avaient fait les Ming
et les Qing avant les guerres de
l'opium, sans parler de la
République populaire de Mao. En
effet, ses rapports avec la
diaspora chinoise capitaliste
ressemblent fort à la relation
qu'entretenaient au XVIe siècle
l'Espagne et le Portugal avec la
diaspora génoise. Cependant
(...), le gouvernement chinois a
toujours eu la haute main. En
outre, il est devenu l'un des
principaux créanciers de l'Etat
capitaliste dominant (les
Etats-Unis) et n'accepte l'aide
que dans la mesure où celle-ci
est conforme à l'intérêt
national. Il est donc impossible
de le voir comme le serviteur
des intérêts capitalistes, qu'il
s'agisse de ceux des étrangers
ou ceux de la diaspora chinoise.
"
" Adam Smith à Pékin ", p. 442