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Capitalisme, désir et servitude.
Marx et
Spinoza
Voie spinoziste
Où va le capitalisme ? Cet essai ambitieux,
mais toujours très clair, entend rouvrir "
le chantier conceptuel " du capitalisme. Un
système économique " discutable ", écrit
Frédéric Lordon, directeur de recherches au
CNRS. Ne serait-ce que parce qu'il est daté
historiquement. On finirait par l'oublier.
Depuis Karl Marx (1818-1883), de l'eau a
coulé sous les ponts. Frédéric Lordon fait
référence à l'auteur du Capital pour ce qui
concerne la " servitude ". Mais c'est
surtout dans l'usage qu'il fait de Baruch
Spinoza (1632-1677) et du concept, central
chez ce philosophe, de désir, que sa pensée
est singulière.
Frédéric Lordon montre, en particulier, que
ce qu'il appelle " l'épithumè capitaliste "
(" épithumè " signifie en grec désir) a
évolué. Le projet du capitalisme néolibéral,
affirme-t-il, est désormais de façonner
notre désir, en optimisant " l'exploitation
passionnelle ". Sus aux " passions tristes
", tel est le mot d'ordre. L'entreprise veut
des salariés contents. Du coup, tout le
monde est gentiment schizophrène. Là où les
choses se gâtent, et l'auteur le montre
bien, c'est quand la maltraitance des
salariés s'en mêle. Sur ce point, le
diagnostic du livre sur la violence sociale
cachée est imparable, même s'il n'est pas
nouveau.
Plus originales, en revanche, sont les pages
où M. Lordon, classé à gauche, trouve des
accents tocquevilliens quand il décrit le
projet " totalitaire " néolibéral de "
possession des âmes ". Ou encore le chapitre
sur la préférence pour la liquidité, où il
montre que la liquidité est sans doute
aujourd'hui le " fantasme " absolu de la
toute-puissance. Qui va jusqu'à liquider le
social.
Le capitalisme est prédateur par nature,
affirme M. Lordon. " Une hypothétique sortie
du capitalisme, écrit-il, ne - libérera -
nullement des enjeux de la capture. " Si
l'idée d'une rupture avec le capitalisme a
encore un sens, elle passe par une
reconfiguration de nos désirs (une nécessité
écologique, soit dit en passant). Mais,
comme le dit l'auteur, en citant encore
Spinoza - à moins que ce ne soit le chinois
Lao Tseu : " La voie est escarpée. "
Philippe Arnaud
Capitalisme,désir et servitude.
Marx et Spinoza
de Frédéric Lordon
La Fabrique éditions, 216 pages, 12 euros
© Le Monde
19/10/10
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