L'entreprise occupe une place singulière
dans le capitalisme. Elle en est le
moteur parce qu'elle est le lieu de la
création de richesses. Elle en est le
régulateur puisqu'elle règle le partage
de la valeur ajoutée entre le travail,
le capital et les prélèvements qui
financent les services publics. Elle en
est le modernisateur puisque ses
transformations déterminent les
changements du système productif : ainsi
les fabriques sont-elles indissociables
de la révolution industrielle, la grande
entreprise de la montée en puissance du
salariat, les sociétés multinationales
de l'apogée de la société industrielle,
les groupes-plate-formes de l'âge de la
mondialisation.
Si l'intervention de l'Etat est
indispensable face à la dynamique de la
déflation par la dette, c'est autour de
l'entreprise que se décideront la sortie
de crise et les bouleversements dans la
régulation du capitalisme mondialisé,
qu'il s'agisse de l'équilibre entre
l'Etat et les marchés, entre la
rémunération du travail et celle du
capital, entre les grands acteurs du
système multipolaire du XXIe siècle. Or
l'entreprise reste le parent pauvre de
la théorie et de la politique
économiques. Pour les marxistes, elle se
résume à l'exploitation du travail ;
pour John Maynard Keynes, elle se
confond avec l'équilibre de sous-emploi
; pour les libéraux, elle est une
machine à maximiser le profit. Au cours
des deux dernières décennies,
l'obsession qui a présidé à son
gouvernement a paradoxalement conduit à
la nier en tant qu'institution.
Une double confusion s'est établie
entre entreprise et cotation, et entre
société cotée et actionnaires, alors
même que la valeur d'une firme ne peut
être réduite à la détention de son
capital comme il est démontré, avec
éclat, par le dérèglement des marchés.
D'où des exigences excessives de
rentabilité du capital déconnectées des
gains de productivité et du cycle
économique, des systèmes de rémunération
indexés sur des résultats de court
terme, des normes juridiques, comptables
(IFRS) et prudentielles (Bâle II)
asservies aux indicateurs boursiers.
La foi dans l'autorégulation des
marchés reposait sur le principe
qu'actionnaires et dirigeants
défendraient le développement pérenne de
l'entreprise ; en réalité, ils ont
privilégié leur enrichissement immédiat
au détriment de sa croissance à long
terme (les leviers d'endettement, les
programmes de rachats d'action ou les
rémunérations démesurées en témoignent).
La négation de l'entreprise par les
marchés au temps du boom trouve son
pendant dans les exigences
contradictoires et de court terme de la
part des pouvoirs publics au coeur de la
déflation. La clé de la reprise réside
dans la poursuite des gains de
productivité et dans la résistance à la
chute de l'emploi, ce qui passe par des
investissements, donc des profits - mis
en accusation au moment même où ils
s'effondrent. Les contreparties mises
aux mesures de soutien se révèlent
insoutenables ou dangereuses.
Les banques ne peuvent à la fois
renforcer leurs fonds propres, porter
les actifs toxiques et augmenter leurs
opérations de crédit. Les groupes
industriels ne peuvent figer leurs sites
et leurs effectifs, ce qui revient à
échanger leur survie présente contre
leur liquidation future. La
renationalisation de la régulation, de
la production, de l'emploi et des
financements dans les pays développés
ruine les positions des firmes
mondialisées et fait la fortune de leurs
rivales du Sud.
En faisant des entreprises la
variable d'ajustement de la récession,
avec, à la clé, un chômage permanent et
un effondrement de l'appareil productif,
la France est en passe de rééditer les
erreurs des années 1970 ou 1990. A
l'inverse de la plupart des pays
développés, le partage de la valeur
ajoutée est stable en France depuis
vingt ans, avec une part de 66 % des
salaires en 2008 comme en 1988. Le taux
de marge diminue constamment depuis 2000
et se trouve limité à 30 % de la valeur
ajoutée. Le revenu moyen d'un chef
d'entreprise s'établit à 4 400 euros par
mois, soit trois fois celui d'un
ouvrier, ce qui reste un écart
raisonnable. Les faillites ont augmenté
de 15 % en 2008 et progressent à un
rythme sans précédent.
La réforme du capitalisme mondialisé
passe par la régulation des marchés mais
aussi par la reconnaissance de
l'entreprise comme une institution à
part entière. Une institution qui
dispose de droits et d'obligations qui
lui sont propres et qui transcendent
ceux de ses parties prenantes -
salariés, actionnaires, cocontractants,
clients -, ce que le droit européen
continental affirme à travers la notion
d'intérêt social ; qui, parce qu'elle
détermine la création et la répartition
de la richesse, participe du bien commun
; qui doit être protégée par des règles
compatibles avec des stratégies de long
terme et être soumise à un principe de
responsabilité s'appliquant à elle-même
et à ses parties prenantes.
Nicolas Baverez est économiste et
historien