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L'entreprise, clé de la reprise,

 par Nicolas Baverez

 

 

L'entreprise occupe une place singulière dans le capitalisme. Elle en est le moteur parce qu'elle est le lieu de la création de richesses. Elle en est le régulateur puisqu'elle règle le partage de la valeur ajoutée entre le travail, le capital et les prélèvements qui financent les services publics. Elle en est le modernisateur puisque ses transformations déterminent les changements du système productif : ainsi les fabriques sont-elles indissociables de la révolution industrielle, la grande entreprise de la montée en puissance du salariat, les sociétés multinationales de l'apogée de la société industrielle, les groupes-plate-formes de l'âge de la mondialisation.

Si l'intervention de l'Etat est indispensable face à la dynamique de la déflation par la dette, c'est autour de l'entreprise que se décideront la sortie de crise et les bouleversements dans la régulation du capitalisme mondialisé, qu'il s'agisse de l'équilibre entre l'Etat et les marchés, entre la rémunération du travail et celle du capital, entre les grands acteurs du système multipolaire du XXIe siècle. Or l'entreprise reste le parent pauvre de la théorie et de la politique économiques. Pour les marxistes, elle se résume à l'exploitation du travail ; pour John Maynard Keynes, elle se confond avec l'équilibre de sous-emploi ; pour les libéraux, elle est une machine à maximiser le profit. Au cours des deux dernières décennies, l'obsession qui a présidé à son gouvernement a paradoxalement conduit à la nier en tant qu'institution. 

Une double confusion s'est établie entre entreprise et cotation, et entre société cotée et actionnaires, alors même que la valeur d'une firme ne peut être réduite à la détention de son capital comme il est démontré, avec éclat, par le dérèglement des marchés. D'où des exigences excessives de rentabilité du capital déconnectées des gains de productivité et du cycle économique, des systèmes de rémunération indexés sur des résultats de court terme, des normes juridiques, comptables (IFRS) et prudentielles (Bâle II) asservies aux indicateurs boursiers.

La foi dans l'autorégulation des marchés reposait sur le principe qu'actionnaires et dirigeants défendraient le développement pérenne de l'entreprise ; en réalité, ils ont privilégié leur enrichissement immédiat au détriment de sa croissance à long terme (les leviers d'endettement, les programmes de rachats d'action ou les rémunérations démesurées en témoignent). La négation de l'entreprise par les marchés au temps du boom trouve son pendant dans les exigences contradictoires et de court terme de la part des pouvoirs publics au coeur de la déflation. La clé de la reprise réside dans la poursuite des gains de productivité et dans la résistance à la chute de l'emploi, ce qui passe par des investissements, donc des profits - mis en accusation au moment même où ils s'effondrent. Les contreparties mises aux mesures de soutien se révèlent insoutenables ou dangereuses.

Les banques ne peuvent à la fois renforcer leurs fonds propres, porter les actifs toxiques et augmenter leurs opérations de crédit. Les groupes industriels ne peuvent figer leurs sites et leurs effectifs, ce qui revient à échanger leur survie présente contre leur liquidation future. La renationalisation de la régulation, de la production, de l'emploi et des financements dans les pays développés ruine les positions des firmes mondialisées et fait la fortune de leurs rivales du Sud.

En faisant des entreprises la variable d'ajustement de la récession, avec, à la clé, un chômage permanent et un effondrement de l'appareil productif, la France est en passe de rééditer les erreurs des années 1970 ou 1990. A l'inverse de la plupart des pays développés, le partage de la valeur ajoutée est stable en France depuis vingt ans, avec une part de 66 % des salaires en 2008 comme en 1988. Le taux de marge diminue constamment depuis 2000 et se trouve limité à 30 % de la valeur ajoutée. Le revenu moyen d'un chef d'entreprise s'établit à 4 400 euros par mois, soit trois fois celui d'un ouvrier, ce qui reste un écart raisonnable. Les faillites ont augmenté de 15 % en 2008 et progressent à un rythme sans précédent.

La réforme du capitalisme mondialisé passe par la régulation des marchés mais aussi par la reconnaissance de l'entreprise comme une institution à part entière. Une institution qui dispose de droits et d'obligations qui lui sont propres et qui transcendent ceux de ses parties prenantes - salariés, actionnaires, cocontractants, clients -, ce que le droit européen continental affirme à travers la notion d'intérêt social ; qui, parce qu'elle détermine la création et la répartition de la richesse, participe du bien commun ; qui doit être protégée par des règles compatibles avec des stratégies de long terme et être soumise à un principe de responsabilité s'appliquant à elle-même et à ses parties prenantes.

 

 


Nicolas Baverez est économiste et historien


 

Nicolas Baverez

Article paru dans l'édition du 03.03.09

Le Monde