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Au-delà des
politiques monétaire et budgétaire
Par BRUNO AMABLE professeur de
sciences économiques à l’université
Paris-I Panthéon- Sorbonne.
Dans un
article de 1933, Irving Fisher
exposa sa «théorie des grandes
dépressions par la dette et la
déflation». Si jamais pour une
raison ou une autre, les agents
endettés doivent diminuer leur
niveau d’endettement, la baisse
de l’activité qui en découle
conduit à une baisse des prix,
la déflation, qui augmente le
poids réel des dettes et amène
les débiteurs les plus fragiles
à faire faillite, ce qui
renforce le mouvement initial et
mène tout droit à la dépression.
Dans des économies où l’un des
problèmes principaux est la
dette élevée des agents privés
(l’endettement des ménages
représentait en 2008 128% de
leur revenu disponible aux
Etats-Unis, 130% en Espagne et
160% au Royaume-Uni), la
déflation est un danger dont il
faut se prémunir. C’est pourquoi
les polémiques autour du danger
inflationniste que feraient
courir les politiques monétaires
expansionnistes semblent assez
curieuses. Aux Etats-Unis en
particulier, le débat sur le
risque d’accélération de
l’inflation que ferait courir la
politique monétaire
expansionniste connue sous le
nom de «Quantitative Easing» (QE),
qui consiste pour la Fed à agir
sur les taux à long terme par
l’achat de titres, est assez
animé. Les défenseurs d’une
politique expansionniste peuvent
facilement montrer que le danger
inflationniste est assez faible,
que les taux d’intérêt nominaux
à court terme sont proches de
zéro et qu’entre deux maux,
déflation et inflation, on sait
bien lequel il faut choisir.
Mais, comme l’a admis le
président de la Fed, Ben
Bernanke, il y a des limites à
ce qu’une banque centrale peut
faire seule. Une politique
monétaire de soutien de
l’activité a besoin d’être
appuyée par une politique
budgétaire. On imagine les
réactions horrifiées qu’une
telle proposition est
susceptible de provoquer d’un
côté comme de l’autre de
l’Atlantique : les budgets sont
en déficit, les Etats sont
endettés et il faudrait dépenser
plus ? Eh bien oui ; car si
l’Etat dépense moins pour tenter
de combler le déficit budgétaire
et réduire le poids de la dette
publique, et qu’au même moment
les agents privés, tentant de
diminuer leur endettement,
freinent eux-mêmes leurs
dépenses, on voit mal comment
l’activité pourrait ne pas
chuter, entraînant les prix à la
baisse. Et pour la suite, voir
chez Irving Fisher. Et il ne
faut pas compter sur la demande
extérieure pour compenser la
baisse de la demande intérieure
puisque tout le monde ou presque
va faire pareil. L’austérité
budgétaire est donc une menace
pour les plans de désendettement
des agents privés. Elle peut
conduire à la dépression et se
révéler, in fine,
contreproductive vis-à-vis de
ses objectifs apparents :
réduire le poids de
l’endettement public.
Mais s’en tenir à la
réaffirmation de la validité de
quelques principes «keynésiens»
ne suffit pas. Il faut prendre
au sérieux la crise actuelle et
considérer que les problèmes
structurels ne peuvent pas être
réglés par une politique
macroéconomique. Tout l’objet du
QE est de diminuer les taux
d’intérêt à long terme, ce qui
est certes supposé être bon pour
stimuler l’investissement. Mais
il faudrait que ce dernier porte
sur l’augmentation des capacités
productives et non sur des
actifs à bulle. De plus,
empêcher la déflation se
manifestant par la chute des
prix des actifs signifie
préserver la situation d’agents
qui ont investi dans ces actifs
et pas la situation de ceux qui
ne l’ont pas fait ; les
propriétaires de biens
immobiliers et pas les
locataires par exemple. Ce n’est
donc pas une politique «neutre»,
mais un choix politique de
protéger certains intérêts au
détriment d’autres.
Il faut aussi prendre en compte
les conséquences que pourrait
avoir le retour d’une inflation,
même légère, sur les revenus
salariaux. Quelques décennies de
flexibilisation du marché du
travail ont considérablement
affaibli les mécanismes qui
permettaient un maintien du
salaire réel dans les périodes
d’inflation forte. Dans un
contexte de chômage élevé, de
relative faiblesse syndicale et
avec un patronat soucieux de
baisser le coût du travail pour
augmenter ses marges, le retour
de l’inflation pourrait bien
signifier la stagnation, voire
la baisse du revenu salarial
réel. Si les politiques
monétaire et budgétaire sont
nécessaires pour éviter la
récession, elles ne peuvent pas
suffire à transformer un
capitalisme structurellement
déséquilibré. Une politique
économique, en particulier «de
gauche», devrait avoir pour
objectif de dé-libéraliser la
finance et dé-flexibiliser les
marchés du travail.
Bruno Amable est professeur de
sciences économiques à Paris-I
Panthéon-Sorbonne.
Libé+23/11/2010
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