Nul ne peut me soupçonner d'être votre ennemi : c'est
plutôt le reproche inverse que je subis à longueur de
colonnes dans les journaux. Mais je suis aujourd'hui
inquiet pour vous car je ne comprends ni vos réactions,
ni vos raisonnements, ni - pardonnez-moi le mot - votre
autisme. La France n'est pas l'Allemagne : elle a
toujours eu des difficultés à établir sur des bases
claires un contrat social entre patrons, salariés et
pouvoirs publics. De là le poids des symboles. Les
syndicats essaient de canaliser tant bien que mal le
mécontentement et donc de préserver l'ordre social. Les
pouvoirs publics s'efforcent de tenir l'équilibre entre
les dépenses nécessaires pour aider les plus malheureux
et l'obligation de ne pas déstabiliser, au-delà du
raisonnable, les règles de bonne gestion. Les petits
patrons se battent pour leur carnet de commandes,
courent derrière leurs lignes de trésorerie et sont en
fait, face à la crise, du même côté que leurs salariés.
Et pendant ce temps, vous qui avez les yeux fixés
au-delà du Rhin pour y chercher l'exemple de la
modération salariale, vous n'avez pas remarqué le code
de conduite en temps de crise signé par le patronat et
le gouvernement de Berlin !
Au lieu de s'engager dans cette voie, quelle image
avez-vous donnée la semaine dernière ? Vous empochez la
décision du gouvernement de ne pas toucher au bouclier
fiscal dont vous êtes parmi d'autres les bénéficiaires
mais vous ne comprenez pas l'obligation, en
contrepartie, de modérer la distribution des revenus
primaires pour les dirigeants les plus favorisés. Brice
Hortefeux et Christine Lagarde adressent au Medef une
lettre nuancée demandant, de la part des dirigeants qui
recourent à un chômage partiel important ou à des
licenciements massifs non de baisser leurs
rémunérations, mais de renoncer à leur part variable.
Que leur répond la présidente du Medef ? Qu'elle n'a
ni le pouvoir - c'est exact - ni le désir - c'est une
provocation - de le faire. Passons sur les stock-options
distribuées au plus bas des cours de Bourse par une
banque qui doit, comme toutes ses collègues, sa survie à
l'intervention publique. Que penser de la manière dont
la première entreprise française perçoit ses relations
avec la société environnante, au-delà de ses maladresses
de communication, en se contentant, comme seul geste de
bonne volonté, de verser une prime à la cuve dont on
oublie qu'elle est une simple avance sur l'impôt sur les
sociétés et dont l'effort contributif se limite au coût
correspondant de la trésorerie, qui plus est, avant
impôts ?
Mesurez-vous que le pays a les nerfs à fleur de peau,
que les citoyens ont le sentiment, fût-il erroné, de
subir une crise dont nous sommes tous à leurs yeux les
fautifs ? Comprenez-vous qu'aux aguets de l'opinion,
comme l'exige leur métier, les parlementaires n'ont
qu'une envie : prendre des dispositions sur les
rémunérations qui seraient à terme aussi destructrices
pour l'efficacité économique que la loi de 1947 sur les
loyers a pu l'être, pendant des décennies, sur
l'immobilier ? Ignorez-vous que la quête de boucs
émissaires est une constante de notre histoire et que
1789 se joue en 1788 ? Sentez-vous le grondement
populiste, la rancœur des aigris mais aussi le sentiment
d'iniquité qui parcourt, comme une lame de fond, le
pays ? Acceptez-vous de méditer ce mot de la comtesse de
Boigne, une habituée des révolutions : «Les peuples ont
l'instinct de leur approche ; ils éprouvent un malaise
général. Mais les personnes haut placées n'aperçoivent
le danger que lorsqu'il est devenu irrésistible» ?
Un léger «retard à l'allumage» est pardonnable ; un
excès d'inconscience, non, surtout quand il s'assimile à
une pulsion suicidaire.
Amis, de grâce, reprenez vos esprits !
(*) dernier livre paru : «Dix jours qui
ébranleront le monde», Grasset, 134 pages, 9 €.
23/03/2009 | lefigario.fr