La campagne électorale donne du
poids aux propositions
simplistes quand elles ne sont
pas simplement démagogiques. Il
en est ainsi du slogan "acheter
français" qui semble faire écho
à la nécessité de
réindustrialiser la France. Quoi
de plus simple, en effet, pour y
parvenir que de convaincre les
résidents d'acheter les produits
de leur propre pays. C'est, en
outre, davantage acceptable
politiquement que de prôner
d'entrée de jeu le retour au
protectionnisme. L'emploi
devrait y gagner en même temps
que la balance du commerce
extérieur. Mais voilà,
l'économie n'est pas une
arithmétique sociale.
Peut-on vraiment définir ce que
signifie "acheter français" ?
Est-ce acheter les produits
d'entreprises françaises ? Ou
bien n'est-ce pas plutôt acheter
des produits fabriqués en France
par une entreprise étrangère au
lieu d'acheter des produits
fabriqués à l'étranger par des
entreprises françaises. On le
voit bien, à cette seule
observation, que ce n'est pas si
facile de détecter le "made in
France". D'autant que les biens
finals fabriqués sur le
territoire national peuvent
incorporer des biens
intermédiaires fabriqués à
l'étranger. Faut-il alors
s'interdire d'acheter des biens
intermédiaires dans des pays à
bas salaires alors qu'ils
permettent de produire des biens
finals à meilleur coût et de
mieux les exporter ? Ceux qui en
arriveraient à le penser ne
devraient plus donner
l'industrie allemande en
exemple. Appartient-il, alors,
au consommateur ou au
gouvernement de déterminer ceux
des produits ou des segments de
production qui ont le plus de
contenu en emplois des résidents
? Certainement pas, car ni l'un
ni l'autre ne disposent de
l'information nécessaire. Ce
choix revient aux entreprises
qui restent les moins mal
placées pour déceler la
combinaison productive la plus
efficace, d'autant que celles
qui réussissent à mieux
organiser leur production en la
segmentant à l'échelle
internationale pourraient bien
être aussi celles qui créeront
le plus d'emplois et le plus de
valeur ajoutée sur le segment
maintenu dans leur pays
d'origine.
Certes, nous pouvons toujours
imaginer des consommateurs
nationaux à se sacrifier dans un
élan de patriotisme économique.
Les sondages ne nous disent-ils
pas que plus des deux tiers des
ménages seraient prêts à
débourser plus pour acheter des
produits français ? Outre que
l'on peut douter du passage à
l'acte, il faut surtout se
garder d'ignorer le coût
d'opportunité d'un tel choix.
Acheter plus cher certains
produits réduit mécaniquement le
pouvoir d'achat des
consommateurs. D'autres biens et
services ne seront pas achetés
ou le seront à moindre prix à
l'étranger. Le bilan pour
l'emploi est, pour le moins
incertain.
Ce même effort de patriotisme
économique, s'il devait se
concrétiser, constituerait une
forme d'attachement de la
clientèle à certains types de
produits, en l'occurrence
désignés par leur nationalité,
qui aurait pour effet de réduire
l'intensité de la concurrence.
Il pourrait conduire les
entreprises concernées à
s'exonérer des efforts
nécessaires pour améliorer leur
compétitivité-prix ou hors-prix.
Pourquoi, en effet,
devraient-elles investir dans
des investissements coûteux aux
retours incertains alors
qu'elles auraient une clientèle
captive ? Il y a fort à parier
qu'elles ne le feront pas ou
peu. L'économie nationale
pourrait alors se trouver
enfermée dans une trappe à
faible niveau technologique et
faible croissance aux
conséquences évidemment
dommageables pour l'emploi à
moyen et long terme. Qui plus
est, si la substitution devait
principalement s'opérer avec des
produits en provenance de pays
européens plutôt que de pays
émergents, il faut s'attendre,
par un effet de rétorsion, à un
recul concomitant des
exportations dans les mêmes
branches d'activité, les
français achetant moins de
voitures allemandes, les
allemands pourraient acheter
moins de voitures françaises.
Une fois encore, le bilan pour
l'emploi est incertain.
Le slogan "acheter français"
masque le refus de voir dans la
récession un phénomène global
qui appelle une réponse globale
à l'échelle européenne, mais
aussi le refus d'envisager une
politique industrielle
volontariste aux dimensions
nécessairement transversales. Il
n'est pas question ici de se
voiler la face. La France subit
une désindustrialisation qui
menace sa capacité de croissance
et le bien-être futur de sa
population. Mais qui peut nier
que le phénomène s'est accéléré
avec la crise et que cette
accélération va s'amplifier
quand l'austérité budgétaire
généralisée et les restrictions
de crédit bancaire affaibliront
un peu plus la demande
intérieure et plus largement
européenne pour les biens de
consommation durables ? Il y a
clairement urgence à soutenir
cette demande sauf à laisser se
faire la destruction largement
irréversible de tout un pan de
l'industrie en France comme
ailleurs en Europe, avec à la
clé des disparités encore
accrues entre pays et une
exacerbation des conflits
d'intérêts. Est-ce à dire que
l'on tiendrait là la solution ?
Certes non, tant il est vrai
qu'une politique industrielle
est nécessaire. Il s'agit, en
l'occurrence, ni de protéger les
productions nationales, ni de
favoriser la conquête des
marchés extérieurs à coup de
concurrence fiscale ou sociale,
mais de stimuler des
investissements visant à la
maîtrise de la production de
nouveaux biens et services, les
seuls à même de créer des
emplois durables. Plutôt que de
s'en remettre aux remèdes de
charlatan et prendre le risque
de guerres commerciales, il
appartient aux pouvoirs publics
de reprendre le fil des
programmes technologiques et des
pôles de compétitivité dans le
but de promouvoir les bonnes
pratiques managériales et les
solidarités industrielles avec
le souci de privilégier la
coopération à l'échelle de
l'Europe.