Un climat très
politique

James Hansen, 66 ans, ici
dans son univers de travail
à la NASA. Le climatologue
fait actuellement campagne
pour un moratoire sur la
construction de centrales à
charbon. MARK MAHANEY
L'Américain James Hansen,
célèbre pour avoir attiré,
le premier, l'attention du
public sur le péril
climatique, est le
personnage central d'un
livre-enquête sur la censure
de la science, qui vient de
paraître aux Etats-Unis
Un été
caniculaire et l'audace d'un
scientifique. C'est ce qu'il
aura fallu pour que le
changement climatique, le 23
juin 1988, sorte des
laboratoires, pour qu'il entre
dans le débat public. Ce
jour-là, presque partout aux
Etats-Unis, on étouffe déjà sous
une chaleur accablante. On
redoute un été interminable,
brûlant et sec - il le sera,
comme jamais de mémoire d'homme.
Les pénuries d'eau ont commencé
; dans les Etats céréaliers, les
fermiers savent qu'ils vont à la
catastrophe ; les médias
égrènent les records de
température et comptent les
départs d'incendies.
Ce jour-là, à Washington, un
grand bonhomme timide est
auditionné par une commission du
Sénat. Il s'appelle James Hansen
; il est directeur du Goddard
Institute for Space Studies (GISS),
un laboratoire de la NASA. Que
déclare-t-il devant ces
parlementaires, inquiets de
transpirer autant un mois de
juin ? Que les températures
anormalement élevées, la
sécheresse qui dure, tout cela
ne relève pas de la variabilité
naturelle du climat mais des
activités humaines. Et qu'avec
le temps, cette tendance va
immanquablement s'accentuer. Jim
Hansen ajoute qu'il est sûr de
lui " à 99 % ",
l'affirmation défraie la
chronique.
Vingt ans plus tard, Jim
Hansen est toujours directeur du
GISS. Il étudie toujours le
climat de la Terre. Son discours
est toujours un peu plus
inquiétant que celui de ses
pairs. Deux ou trois choses qui
lui ont valu d'être l'un des
scientifiques les plus
surveillés d'Amérique, comme le
raconte Censoring Science,
le livre-enquête de l'essayiste
Mark Bowen qui vient de paraître
aux Etats-Unis (éd. Dutton
Books).
Cela ne date pas d'hier. Ni
même de la seule administration
Bush. Un an après avoir donné
l'alarme, le voilà, à nouveau
cravaté, le 8 mai 1989, devant
une commission sénatoriale
présidée par un certain Albert
Gore. Le jeune sénateur
démocrate interroge le
scientifique ; le scientifique
répond. Soudain, une de ses
réponses provoque chez le
parlementaire un haussement de
sourcil. Il attaque : "
Pourquoi contredisez-vous votre
témoignage écrit ? " Le
chercheur peut répliquer : "
Parce que je n'ai pas écrit le
dernier paragraphe de cette
section. Il a été "ajouté" à ma
déposition. " Pour qui
visionne la scène, c'est presque
une évidence : le ping-pong
auquel se livrent les deux
hommes est une comédie où peu de
répliques sont laissées à
l'improvisation. " Quelques
jours auparavant, j'avais faxé à
Al Gore les passages dont je
savais qu'ils avaient été
modifiés et sur lesquels je
souhaitais qu'il m'interroge ",
raconte aujourd'hui, dans un
sourire, le directeur du GISS.
Avant de témoigner oralement,
Jim Hansen avait dû soumettre sa
déposition écrite au quartier
général de la NASA qui, à la
demande de l'Office of
Management and Budget (OMB) -
une dépendance de la Maison
Blanche -, l'avait sérieusement
amendée...
Ces " tracasseries " sont
parfois plus subtiles. A
l'automne 2004, Gavin Schmidt et
Drew Shindell, deux chercheurs
de l'équipe de James Hansen,
démontrent que le
refroidissement de certaines
régions de l'Antarctique est lié
au rétrécissement de la couche
d'ozone. Leur modèle prévoit que
les prochaines années verront la
tendance s'inverser : comme le
reste du globe, le " continent
blanc " va se réchauffer.
L'étude revêt une importance
particulière car, comme
l'explique Mark Bowen, " le
refroidissement de l'Antarctique
est un argument souvent utilisé
pour contester la réalité du
réchauffement ". Sur
Internet, les sites "
climato-sceptiques ", bien
souvent financés par l'industrie
pétrolière, ne manquent jamais
de rappeler ce paradoxe pour
alimenter le doute. " Le
communiqué de presse des
résultats de l'équipe de Hansen
a été retardé de plus d'un mois
et n'a été divulgué, avec un
titre édulcoré, que bien après
la publication des travaux,
ajoute M. Bowen. Ce qui en a
bien sûr considérablement réduit
l'intérêt pour les médias. "
En 2005, la pression
s'accroît. " La censure est
devenue très intense,
m'empêchant par exemple de
m'exprimer dans les médias ",
raconte James Hansen. Un
journaliste veut l'interroger ?
On l'aiguille ailleurs. Il
insiste lourdement, comme cette
rédactrice du Washington Post
? Accordé. Mais à condition
qu'un responsable des affaires
publiques du quartier général de
la NASA surveille la
conversation.
Le discours de Jim Hansen est
jugé trop alarmiste. La science
elle-même devient indésirable.
" Je ne pouvais même plus
mettre en ligne les données de
températures comme je le faisais
tous les mois depuis une dizaine
d'années, raconte le
chercheur. J'ai alors décidé
de rédiger tout ce qui
m'arrivait. J'ai écrit un mémo,
j'ai décidé de le rendre public.
" Fin janvier 2006, le
New York Times sort
l'histoire en " une ". " En
enquêtant, le reporter du
Times a pu faire témoigner des
responsables de la NASA à visage
découvert, raconte M.
Bowen. Des employés de rang
moyen trouvaient la situation si
anormale qu'ils ont décidé de
donner leur nom, au risque de
perdre leur emploi. "
Que s'est-il passé ? " En
décembre 2005, au congrès de
l'American Geophysical Union,
Jim Hansen prononce un discours
auquel il a réfléchi pendant un
an, raconte M. Bowen. Un
discours dont il a parlé avec
des proches, dont il a beaucoup
débattu avec lui-même. "
Devant des milliers de
scientifiques, devant la presse,
James Hansen délivre une parole
hautement anxiogène. Il parle de
l'imminence d'un " point de
basculement ", au-delà
duquel la machine climatique
pourrait s'emballer sans
possibilité de retour. Il dit,
enfin, que la volonté des
Etats-Unis de ne pas contrôler
ses rejets de gaz à effet de
serre va contribuer à "
produire une tout autre planète
".
Discours scientifique ?
Discours politique ? Au même
moment, alors que le
climatologue prononce ces mots,
se tient la conférence de
Montréal (Canada) sur le
changement climatique. En tout
cas, raconte Mark Bowen, "
dans tous les médias américains,
les propos de Jim Hansen ont été
opposés avec force au
comportement de la délégation
américaine à Montréal, qui
faisait tout pour que rien ne
s'y passe ". Quelques jours
plus tard, le GISS complète la
charge en annonçant que l'année
2005 est la plus chaude jamais
mesurée. " C'est
véritablement à partir de ce
moment que la Maison Blanche a
décidé de le museler, dit
Mark Bowen, de contrôler tout
ce qui pouvait sortir de son
laboratoire. "
Les révélations du New
York Times sur la censure
pratiquée par l'administration
centrale de la NASA font vite
tache d'huile. " D'autres
chercheurs de l'agence
témoignent à leur tour de
pratiques semblables ",
raconte Mark Bowen. Non
seulement le cas Hansen n'est
pas isolé, mais la NASA n'est
pas la seule institution
touchée. Des scientifiques de la
NOAA (National Oceanic and
Atmospheric Administration)
sortent du bois et admettent,
eux aussi, voir leurs
déclarations soumises à un
étroit contrôle politique. Dans
les agences de recherche
fédérale, l'administration Bush
a placé ses pions pour contrôler
la communication des résultats
de la recherche en sciences du
climat.
Hansen va-t-il trop loin dans
ses déclarations ? Laisse-t-il
l'engagement politique prendre
le pas sur la science ? Un de
ses collègues américains,
professeur d'université, sans
faire mystère de son admiration
pour l'homme de science, dit de
lui qu'il " a tendance à trop
s'avancer sur la branche " -
au risque qu'elle rompe. En
1989, après son duo avec Al Gore
au Congrès, la revue Science
titre : " Hansen contre le reste
du monde sur les dangers de
l'effet de serre. " Parmi ses
pairs, nombreux sont ceux qui
lui reprochent de n'avoir pas
attendu de plus amples
certitudes, d'avoir cédé à la
prophétie plutôt qu'à la
prévision. Hélas, il avait
raison. En 2006, parmi les
premiers, il exprime son
désaccord avec les prévisions du
GIEC (Groupe intergouvernemental
d'experts sur l'évolution du
climat) sur l'élévation du
niveau des mers à la fin du
siècle, qu'il juge en deçà de la
réalité. Là encore, on fustige
l'alarmisme de celui qui "
s'avance trop sur la branche ".
Hélas encore, quelques mois plus
tard, les dernières observations
semblent lui donner raison.
Il arrive aussi qu'il se
trompe. Comme à l'été 2007,
quand Stephen McIntyre - un
blogueur qui s'est fait une
spécialité de critiquer les
chercheurs en sciences du climat
- remarque une petite
discontinuité dans la courbe des
températures américaines
produite par le GISS : à partir
des années 2000, celles-ci sont
supérieures de 0,15 °C aux
valeurs réelles. L'erreur est
bénigne et ne change pas
grand-chose au niveau mondial
(environ un millième de degré
Celsius). Mais, s'agissant de
James Hansen, la Toile "
climato-sceptique " ne laisse
rien passer. Il est, avec Al
Gore, l'homme à abattre.
Lui n'a guère le temps de
s'en préoccuper. En plus de la
science, il mène campagne, ces
derniers mois, pour un moratoire
sur la construction de nouvelles
centrales à charbon. " Bien
sûr, ce n'est pas suffisant,
mais si en Europe et aux
Etats-Unis nous décrétons ce
moratoire, alors nous pourrons
nous asseoir à la même table que
les Chinois pour leur demander
de faire la même chose,
dit-il. Les stocks de pétrole
sont limités, mais si nous nous
mettons à brûler les ressources
fossiles non conventionnelles et
le charbon, nous allons produire
une tout autre planète. "
" Une tout autre planète "
: l'expression revient souvent.
Peut-être un souvenir du temps
où, à la fin des années 1960, il
fait sa thèse de doctorat, avec
le grand physicien James Van
Allen, sur Vénus, cette jumelle
de la Terre devenue fournaise,
dont la température frise les
460 °C. " J'avais proposé
l'idée que c'était peut-être son
atmosphère qui piégeait la
chaleur ", dit-il. Bien sûr,
il avait raison.
Stéphane Foucart