| |
 |
|
--__- |
|
Quelques enseignements de l'histoire à
méditer avant Cancun…
A l'approche du sommet de Cancun, l'heure
est au pessimisme. D'un côté, des récents
sondages en France, aux Etats-Unis et en
Grande-Bretagne montrent un recul marqué du
nombre de ceux qui s'inquiètent du
changement climatique. D'un autre côté,
nombreux sont ceux qui affirment qu'un
accord sur le climat paraît de toute façon
impossible. Beaucoup se désintéressent du
sommet – voire souhaitent qu'il échoue –
tant ils estiment que les mesures qui seront
prises risquent d'être insuffisantes par
rapport à l'urgence du problème et aux
enjeux.
Déjà, l'an dernier, peu avant Copenhague, le
climatologue James Hansen suggérait qu'il
vaudrait mieux pour la planète que le sommet
s'achève sur un échec, plutôt que sur un
accord imparfait. Hansen rapprochait notre
attitude vis à vis du changement climatique
de celle adoptée par les anti-esclavagistes
au dix-neuvième siècle, et déclarait dans
une interview : "Face à ce genre de
questions, il n'y a pas de compromis
possible. On ne peut pas proposer…
'réduisons le nombre d'esclaves de 50% ou
40%'".
Hansen a raison de nous avertir qu'un
compromis peu ambitieux pourrait donner au
public l'impression que le problème du
changement climatique a été résolu, et que,
parce qu'un accord a été signé, nous pouvons
continuer à vivre comme avant. Il a
également raison de faire le parallèle entre
l'esclavage et le changement climatique :
l'esclavage, et la consommation effrénée des
énergies fossiles, dérivent tous deux du
même désir, profondément humain, de
"pouvoir", de confort et de facilité, et
tous deux ont de graves conséquences pour
les plus pauvres de cette planète. Les
similarités et les parallèles dans
l'utilisation des énergies fossiles et des
esclaves sont nombreux et frappants, comme
je le montre dans un article de la revue
Climatic Change.
Cependant, Hansen a tort d'affirmer qu'il
n'y eut pas de compromis durant les
campagnes pour l'abolition de l'esclavage ;
et cette affirmation, ainsi que les
positions manichéennes de certains, risquent
de conduire les dirigeants du monde qui
s'apprêtent à se réunir à Cancun à des
conclusions tout à fait erronées.
L'esclavage a été, de fait, aboli par une
série de "ruses" et de compromis. Les
militants abolitionnistes en Grande-Bretagne
réalisèrent très rapidement qu'il était
illusoire d'espérer abolir l'esclavage d'un
seul coup, et choisirent en conséquence de
concentrer initialement leur campagne contre
la traite. Après que plusieurs tentatives de
faire voter directement par le parlement une
loi contre le commerce des esclaves eurent
échoué, un projet de loi édulcoré fut
introduit subrepticement, ayant seulement
pour but d'interdire aux négriers
britanniques de commercer avec des colonies
étrangères. Cette stratégie astucieuse,
évitant toute référence à des motifs
humanitaires, permit au projet de ne pas
être immédiatement remarqué par le lobby
esclavagiste. L'accent mis sur l'intérêt
militaire et national était difficile à
attaquer et le projet fut aisément adopté en
1806.
Cette loi apparemment innocente faisait
partie d'une tactique visant à affaiblir
petit à petit les puissants groupes de
pression qui défendaient la traite. Cette
stratégie aboutit enfin à l'abolition de
l'esclavage dans les colonies anglaises en
1833, après de nombreux autres compromis
douloureux. De très importantes concessions
furent faites aux esclavagistes, y compris
l'acceptation de l'affranchissement graduel
des esclaves, et le paiement de
"compensations" aux propriétaires. Même si
cela heurte nos sensibilités modernes,
l'objectif des abolitionnistes fut cependant
atteint de manière beaucoup plus pacifique
dans les colonies britanniques qu'aux
Etats-Unis, où l'abolition ne fut obtenue
qu'au prix d'une guerre civile.
COMPROMIS
Les tactiques d'abolitionnistes américains
intransigeants comme William Lloyd Garrison,
qui refusaient d'envisager autre chose que
la libération immédiate de tous les
esclaves, furent en fait contre-productives.
L'historien David Brion Davis suggère que la
" rhétorique extrémiste de Garrison a
probablement découragé de nombreuses
personnes potentiellement sympathiques à la
cause, et ceci peut expliquer pourquoi
l'abolitionnisme américain a toujours été
confiné à une faible minorité". Abraham
Lincoln obtint la nomination présidentielle
parce qu'il était un modéré. Il voyait d'un
mauvais œil les militants
anti-esclavagistes, déclarant que leur
conviction d'avoir toujours raison lui
"répugnait", bien qu'il ait toujours haï
l'esclavage.
Aux Etats-Unis, l'abolition fut imposée par
les Etats de l'Union contre la volonté des
esclavagistes sudistes, qui réussirent à
maintenir un système de ségrégation et
d'oppression à l'égard des Noirs pendant
encore un siècle après la fin de la guerre
de Sécession. De nombreux anciens esclaves
virent leur condition de vie se dégrader
matériellement après leur affranchissement.
Par opposition, l'exemple des colonies
britanniques suggère que l'abolition
graduelle de l'esclavage, par le biais de
compromis et de petites étapes successives,
fut au bout du compte plus rapide, plus
efficace et moins sanglante que l'abolition
par la force (même si l'impulsion de
militants plus radicaux en Grande-Bretagne
fut aussi décisive dans les années 1830).
"Mieux vaut un tiens que deux tu l'auras".
C'est la leçon que les décideurs réunis à
Cancun devraient retenir. Ce serait une
dangereuse erreur historique de croire
qu'une approche refusant tout compromis a
mis fin à l'inhumanité de l'esclavage, et
que ce sont toujours par des approches
intransigeantes qu'on réalise les avancées
les plus importantes. La nécessaire
législation visant à réduire les émissions
de gaz à effets de serre sera elle aussi
obtenue plus sûrement et plus rapidement par
le biais de concessions âprement négociées.
Il est plus que jamais urgent de faire un
premier pas dans la bonne direction.
Jean-François Mouhot a publié l'article Past
connections and present similarities in
slave ownership and fossil fuel usage dans
la revue Climatic Change (novembre 2010).
Jean-François Mouhot, docteur en histoire,
Department of Modern History, université de
Birmingham
LEMONDE.FR | 26.11.10 |
|