Ce n’est pas la planète qu’il
faut sauver, mais l’humanité
Par ALBERT JACQUARD Généticien, philosophe

L’univers était déjà âgé de quelque 14
milliards d’années lorsqu’une planète
nouvelle, fort banale, se constitua, par
agglomération de poussières vagabondes, dans
l’environnement d’une étoile tout aussi
banale, le soleil. Depuis, soumise aux
influences des forces cosmiques, cette Terre
a subi le sort de toutes ses semblables. Les
multiples interactions de ces forces ont
fait que son histoire a été riche en
épisodes modifiant son apparence, tout en
maintenant ses traits essentiels.
Parmi ceux-ci l’un a eu les conséquences les
plus durables ; il se trouve que cette
planète est située dans la zone étroite de
température où la molécule H2O peut se
maintenir sous ses trois états, solide,
liquide ou gazeux. Grâce à cette diversité
fondamentale, relayée par les jeux du
hasard, des séquences d’événements ont pu se
dérouler dans la mince pellicule qui entoure
la Terre, alors que les conditions
nécessaires n’ont pu se maintenir sur les
autres planètes du système solaire. Cette
exclusivité locale a permis notamment que
s’y développent des êtres très singuliers,
que l’on dit «vivants».
Leur particularité est de transmettre
l’essentiel de leur structure à des êtres
semblables à eux, ce qui permet une
évolution des divers ensembles, les espèces,
qu’ils constituent. Ils peuvent ainsi lutter
efficacement face au pouvoir destructeur du
temps. Pendant deux ou trois milliards
d’années l’arme utilisée par eux dans cette
lutte a été la reproduction à l’identique,
procédé auquel a succédé, il y a un milliard
d’années, celui de la procréation ; au
schéma «un produit deux» qui apporte du
nombre, s’est alors substitué le schéma
«deux produisent un» qui apporte de la
diversité.
A partir de la bifurcation radicale qu’a
provoquée le nouveau procédé, la minuscule
portion d’espace qui jouxte la surface de la
Terre a été un théâtre où a été présente une
aventure peut-être sans équivalent dans
l’univers. Parmi les objets créés par le jeu
des forces cosmiques, puis parmi les vivants
réalisés par le jeu aléatoire de la
procréation, sont apparus des êtres capables
de se savoir être, capables d’imaginer
l’avenir, capables de mettre le présent au
service de ce futur, les humains.
Leur présence bouleverse les conditions de
l’évolution, mais il convient d’insister sur
la limitation de leur domaine d’intervention
; celui-ci ne s’étend guère au-delà d’une
sphère dont l’épaisseur est mesurée en
dizaines de kilomètres, alors que le rayon
de la planète dépasse 6 000 km.
Jusqu’au dernier siècle, ces conséquences
étaient pratiquement insignifiantes ; un
extraterrestre venu à chaque millénaire
surveiller l’état de la Terre n’aurait eu
que peu de changements à signaler, sinon
quelques mètres de déplacement imposés aux
continents par leur dérive, ou quelques
degrés en plus ou en moins de la température
des océans. Il aurait pu passer sous silence
la présence des humains et les traces de
leurs actions, car pour lui ces changements
auraient été imperceptibles.
En quelques décennies, cette stabilité vient
de faire place à des bouleversements,
sources d’une angoisse justifiée. Par leur
effectif (multiplié par quatre en un siècle)
et surtout par l’étendue de leurs pouvoirs
(notamment par l’accès à la puissance
nucléaire), les humains se sont imposés
comme des artisans importants de l’histoire
de la Terre. Or ils ne sont nullement prêts
à gérer cette responsabilité nouvelle. La
sagesse serait donc de laisser se poursuivre
la lente évolution des équilibres naturels
(par exemple en renonçant à la mise à notre
service de l’énergie nucléaire si mal
maîtrisée).
«Sauver la planète» est finalement un mot
d’ordre qui se trompe de cible. La Terre est
capable de se sauver elle-même si nous
savons la respecter. Plus urgentes sont les
actions nécessaires pour prolonger
l’aventure de notre espèce. Il nous faut
dans l’immédiat «Sauver l’humanité».
Libé
14/09/2010 à 00h00
|