DOM-TOM
: les oubliés des lois sur
l’eau
Par Gérard
Borvon, le 18 août 2005
Qui n’a pas entendu parler de
la pollution des eaux bretonnes par
les nitrates et les pesticides. Qui
ne sait, à présent,
que le problème est général
sur l’ensemble du territoire
français où plus des
3/4 des ressources sont contaminées
à des degrés divers.
Pourtant c’est à des
milliers de kilomètres de l’hexagone
qu’il faut aller chercher les
exemples les plus dramatiques de territoires
contaminés : dans les paradis
ensoleillés de la Martinique,
de la Guadeloupe, de la Guyane ou
de la Réunion.
Une
cargaison de patates douces a alerté
la métropole en Octobre 2002.
A cette date les fonctionnaires de
la Direction Générale
de la Concurrence et de la Répression
des Fraudes (DGCCRF) ont arrêté,
sur le port de Dunkerque, une tonne
et demie de patates douces en provenance
de la Martinique et contenant des
quantités importantes de Chlordécone.
Cet insecticide extrêmement
toxique utilisé sur les exploitations
de bananes est pourtant interdit depuis
1993. Le fait que les habitants de
la Martinique aient consommé
ces tubercules depuis de nombreuses
années n’avait alerté
personne mais qu’ils arrivent
sur le marché de Rungis et
voilà le scandale dévoilé
!
Pourtant
l’information sur cette pollution
était connue depuis bien des
années. L’année
précédente, un rapport
particulièrement documenté
sur la pollution de l’eau et
des sols en Guadeloupe aurait mérité,
lui aussi, une mobilisation médiatique.
Réaction
timide : une mission d’information
parlementaire se rendait en Martinique
et Guadeloupe début 2005. Son
rapport, rendu public au milieu du
mois de Juillet, n’a recueilli
que la plus totale indifférence.
Cette
contribution a pour objectif de tenter
d’informer et de mobiliser tous
ceux qui, dans le milieu associatif,
politique ou médiatique, auront
à cœur de faire cesser
et surtout de réparer ce qui
constitue un véritable crime
contre l’environnement naturel
et la santé des populations
dans les départements et territoires
d’outremer.
Guadeloupe
: Un rapport sans langue de bois.
Nous
donnerons d’abord quelques éléments
du rapport remis le 5 Juillet 2001
à Dominique Voynet, ministre
de l’environnement, et à
Dominique Gillot, secrétaire
d’état à la santé
par le docteur Henri Bonan de l’Inspection
Générale des Affaires
Sociales (IGAS) et Jean-Louis Prime
de l’Inspection Générale
de l’Environnement (IGE). Ce
"Rapport sur la présence
de pesticides dans les eaux de consommation
humaine en Guadeloupe", reconnaissait,
enfin, l’urgence de la situation
et jugeait "difficilement admissible"
l’absence d’un plan d’amélioration
des pratiques agricoles.
Ce
travail leur avait été
demandé à la suite des
résultats d’une campagne
renforcée de contrôle
des teneurs en pesticides dans l’eau,
menée par le DDASS de Guadeloupe
en 1999. Les mesures avaient montré
des taux très élevés
de pesticides organochlorés
(Chlordécone, Dieldrine et
ß-hexachlorocyclohexane (HCHß))
dans l’eau distribuée
et même dans l’eau embouteillée.
Pourtant ces produits, utilisés
sur les cultures de canne à
sucre et surtout de bananes, étaient
interdits d’usage depuis, respectivement,
1993, 1972 et 1987. Ces mesures avaient
amené la fermeture d’une
usine d’embouteillage d’eau
de source (Capesterre Dolé)
et des captages alimentant plusieurs
communes.
Un
Phénomène déjà
bien connu :
En
introduction, le rapport faisait état
de données déjà
récoltées depuis plus
de vingt ans et dont on peut s’étonner
qu’elles soient restées
sans effet.
1977,
rapport Snégaroff : A la suite
d’une mission menée par
l’INRA, ce rapport établissait
l’existence d’une pollution
dans les sols des bananeraies et des
milieux aquatiques environnants par
les insecticides organochlorés.
Des taux de deux à quatre fois
supérieurs aux normes étaient
déjà relevés
dans les eaux des rivières
testées. Un signal d’alerte
qui aurait dû être entendu.
1979-80,
rapport Kermarrec : Il souligne la
bioaccumulation dans l’environnement
de substances organochlorées
utilisées comme pesticides.
L’étude porte sur le
perchlordécone, substance utilisée
dans la culture du manioc, ignames,
patates douces et fruitières
(orangers, citronniers, ananas). Les
poissons vivant dans une eau contenant
0,01 µg/l de perchlordécone
concentraient ce pesticide 82.000
fois, des crabes 60.000 fois, des
crevettes 130.000 fois. Le perchlordécone
étant très voisin du
Chlordécone utilisé
sur les bananes, le rapport soulignait
déjà le risque de contamination
en Guadeloupe et Martinique. On attendra
encore 20 ans avant de s’en
inquiéter réellement,
20 ans de contamination pour les travailleurs
agricoles et les habitants.
1993
: étude dans l’estuaire
du Grand Carbet (Guadeloupe) : Cette
étude a été menée
sur l’initiative de l’UNESCO
dans le cadre d’un bilan sur
l’état de la mer Caraïbe.
Le Grand Carbet, l’une des rivières
les plus exposées de Guadeloupe,
prend sa source à 1400 mètres
d’altitude au pied de la Soufrière.
Sur les 13 km2 de son bassin versant,
environ 4 km2 sont occupés
par des bananeraies sur lesquelles
174 tonnes/an de pesticides sont déversées
dont 54 de Chlordécone. La
présence de Chlordécone
dans l’eau et les sédiments
est relevée.
1998
: rapport Balland-Mestres-Fagot. Une
mission d’Inspection demandée
par les ministères de l’environnement
et de l’agriculture est menée
en Martinique et Guadeloupe dans le
but de faire la synthèse des
résultats connus et de proposer
les actions à entreprendre.
Premier constat : l’état
des lieux reste à faire.
2001
: Rapport Bonan-Prime
Le
rapport commence par un historique.
Les exigences de qualité auxquelles
doivent satisfaire les eaux distribuées
datent du décret 89-3 du 3
janvier 1989. Un décret bien
tardif quand on sait que la directive
cadre européenne correspondante
avait été publiée
le 15 juillet 1980. Pourtant c’est
seulement en 1995 qu’était
définie, en France, une valeur
limite pour les pesticides et produits
assimilés. La France, plusieurs
fois condamnée, mérite
bien son titre de "lanterne rouge"
pour la protection de l’environnement
en Europe.
En
Guadeloupe, la recherche des pesticides
n’était d’ailleurs
effective qu’à partir
de 1998 avec déjà des
résultats alarmants pour plusieurs
produits (des dépassements
de 11 à 35 fois la norme).
Il
faut savoir que les méthodes
d’analyses des pesticides sont
difficiles à mettre en œuvre
et excessivement coûteuses.
En 1994, 500 molécules étaient
homologuées sur le territoire
français (il y en a actuellement
environ 1000 entrant dans la composition
de 10.000 formules différentes).
Parmi celles-ci, seulement 60 représentaient
80% des utilisations. Pour en contrôler
l’usage un Comité de
Liaison " Eau Produits Antiparasitaires"
était mis en place en 1992.
Ce comité était amené
à classer les substances à
rechercher en priorité par
ordre de risque décroissant.
Ces listes étaient diffusées
aux préfets en 1994, en leur
demandant de les adapter à
la réalité régionale
(on ne traite pas de la même
façon le maïs et les arbres
fruitiers) et, éventuellement,
de les compléter.
Les
spécificités de l’agriculture
en Guadeloupe et de façon plus
générale aux Antilles
auraient nécessité une
adaptation de cette liste (on n’utilise
pas de produits destinés aux
bananes et à la canne à
sucre sur le territoire métropolitain),
ce qui n’a pas été
fait. Mais de toutes façons
ces départements n’avaient
aucun moyen d’effectuer les
analyses. Le nombre de produits à
rechercher et le niveau de précision
exigé demandent des équipements
sophistiqués et coûteux.
La mise en œuvre demande un personnel
qualifié. En France seuls quelques
laboratoires sont en mesure de réaliser
de telles mesures. Les coûts
surtout sont dissuasifs : entre 500
et 1000 euros pour une seule analyse
complète !
Quand,
en 1998, la Direction Régionale
de l’Environnement (DIREN) de
Guadeloupe a décidé
de lancer une première étude,
il n’existait pas, aux Antilles,
de laboratoire adapté. Les
mesures portaient sur 30 molécules
de pesticides retenues sur la liste
hexagonale complétées
de trois autres spécifiques
: le chlordécone, le malathion,
le propiconazolone. Confiées
à des laboratoires métropolitains,
ces analyses révélaient
l’incapacité de ceux-ci
à en rechercher la plupart.
L’Institut Pasteur n’était
en mesure que d’en analyser
15 sur 33, le Laboratoire de la Ville
de Paris (CRECEP) seulement 10 sur
33 et aucun des deux ne savait rechercher
le chlordécone, produit particulièrement
nocif.
Cette
première série d’analyses
ayant révélé
un "bruit de fond", la DDASS
et la DIREN étaient amenées
à mener une étude plus
ciblée. 9 sites étaient
retenus, 46 molécules recherchées
dont 14 molécules organochlorées
retirées du marché.
Parmi celles-ci trois particulièrement
toxiques : la dieldrine, interdite
depuis 1972, le HCHß, interdit
depuis 1987 et le Chlordécone,
interdit depuis 1993. Trois produits
à la fois toxiques et possédant
une longue durée de vie dans
l’environnement. Cette fois
on avait enfin trouvé un laboratoire
capable de mener ces mesures : le
Laboratoire Départemental de
la Drôme. Le résultat
était édifiant :
Dans
l’eau :
-
45% des prélèvements
dépassaient la norme de 0,03
µg/l de dieldrine dans les 5
sources avec un pic de 0,340 µg/l
soit 11 fois la norme
- 80% des prélèvements
dépassaient la norme de 0,10
µg/l de HCHß avec un pic
de 2,00 µg/l soit 20 fois la
norme.
- 100% des prélèvements
dépassaient la norme de 0,10
µg/l de chlordécone avec
un pic de 10,30 µg/l (103 fois
la norme !).
Dans
les sols : Les trois pesticides étaient
présents à des taux
compris entre 600 fois et 100 000
fois les normes admissibles dans l’eau.
La
publication de ces résultats
a provoqué une situation de
crise. Les deux captages les plus
pollués ont dû être
fermés. La consommation d’eau
interdite de même que l’autorisation
de mise en bouteille pour une usine
d’eau de source. Solution d’urgence
: des interconnexions ont été
mises en place, de l’eau en
bouteille a été distribuée,
un traitement des pesticides par charbon
actif a été installé
sur les usines de prélèvement.
Solutions d’urgence qui ne résoudront
rien à plus long terme.
A
présent les Guadeloupéens
l’ont compris : leur île
est gravement empoisonnée et
elle l’est pour longtemps. Concernant
la présence massive de produits
depuis longtemps interdits on a pu
évoquer la poursuite d’usages
frauduleux mais on constate surtout
qu’on ignorait tout de la rémanence
de ces produits dans les sols. On
évoque à présent
des dizaines d’années,
voire des siècles avant de
les voir disparaître.
Autres
pesticides.
Les
insecticides ne sont pas les seuls
pesticides mesurés. Les herbicides
utilisés pour les cultures
de canne à sucre et le maraîchage
apportent leur part de pollution.
Dans l’eau de la ravine des
Coudes, par exemple, on a trouvé
100 fois la norme d’Améthrine,
53 fois la norme pour l’Héxazinone
et 194 fois pour le diuron. Or la
plaine de Grippon, sur laquelle s’écoule
la ravine des Coudes, constitue la
ressource en eau potable la plus importante
de la Grande-Terre. On imagine aisément
les effets de ces cocktails sur la
santé humaine.
Des
effets inquiétants pour la
santé
Les
effets d’une intoxication aiguë
par les 3 organochlorés analysés
en Guadeloupe (dieldrine, HCHß,
Chlordécone) sont connus par
la littérature médicale
: une atteinte du système nerveux
central avec apparition de tremblements,
de contractures musculaires, troubles
du rythme cardiaque, hypertension,
troubles visuels, troubles de la coordination,
atteinte des fonctions sexuelles.
Des convulsions sévères
pouvant même entraîner
la mort sont décrites. Une
enquête associative menée
sur le terrain auprès de travailleurs
agricoles chargés d’épandre
ces produits montre que le risque
n’est pas uniquement théorique.
Comment conserver un masque dès
que la chaleur monte aux premières
heures de la matinée ? Et quel
intérêt quand la sueur
saturée de pesticides y dégouline
? Pourtant il manque une statistique
sur les travailleurs agricoles amenés
d’urgence à l’hôpital
après un évanouissement
en plein champ pendant un épandage.
En
métropole, la surveillance
médicale des travailleurs agricoles
est assurée par la Mutuelle
Sociale Agricole (MSA). Concernant
les pesticides, un réseau de
"toxicovigilance" a été
mis en place. Les cas d’intoxication
sont signalés par les médecins
du travail ou de la MSA et même
directement par téléphone
(1000 appels en 2004). Les résultats
donnent lieu à une synthèse
largement diffusée dans les
milieux agricoles. Mais, fait remarquer
le rapport de la commission parlementaire
:
"En
vertu de l’article L.752-4 du
code de la sécurité
sociale, les travailleurs agricoles
des départements d’outre-mer
ne relèvent pas de la MSA,
mais du régime général
de la sécurité sociale.
Ils sont donc exclus de ce réseau
de toxicovigilance."
On
ne sait donc rien de la fréquence
et des effets des intoxications aiguës
dans les Antilles.
Les
effets d’une intoxication chronique
sont plus difficiles à cerner
mais des chiffres commencent à
parler. Effet cancérigène
d’abord et la question se pose
du rôle des pesticides dans
le fort taux de cancers de la prostate
en Guadeloupe (220 à 240 cas
nouveaux par an). Effet sur le cerveau
ensuite : une forme atypique de la
maladie de Parkinson est particulièrement
présente en Guadeloupe et on
peut soupçonner les pesticides
quand on constate qu’on a trouvé
une proportion plus forte de chlordécone
dans le cerveau des personnes décédées.
Mais c’est dans le domaine des
troubles de reproduction, et plus
précisément de l’infécondité
masculine qu’il existe le plus
de signes du rôle néfaste
des pesticides.
Cependant,
faute d’études approfondies
et de volonté de les mener
à bien, les preuves formelles
font défaut. Faut-il être
optimiste quand le rapport Bonan/Prime
estime que "La Guadeloupe constitue
un lieu privilégié pour
poursuivre un certain nombre d’études
épidémiologiques sur
les effets des pesticides sur la santé
humaine" (page 57). Hélas
oui, les habitants des îles
peuvent, dans ce domaine, servir de
cobayes, comme d’autres dans
les domaines de l’amiante ou
de l’irradiation radioactive.
En
Martinique aussi.
Si
c’est en Guadeloupe qu’a
été menée la
première mission d’inspection
nous avons noté que c’est
de Martinique qu’est venue l’alerte
en métropole. Ou plutôt
du port de Dunkerque où les
services de la répression des
fraudes saisissent une tonne et demie
de patates douces en provenance de
la Martinique et dans lesquelles une
analyse révèle une forte
contamination par le Chlordécone.
Comme en Guadeloupe on soupçonne,
sans pouvoir le prouver, un usage
frauduleux de ce pesticide interdit
mais surtout on se pose enfin la question
de sa persistance dans les sols et
de sa concentration dans la chaîne
alimentaire. Là encore, la
culture "industrielle"des
bananes est mise en cause.
Un
rapport établi par Eric Godard,
ingénieur du génie sanitaire
à la Direction de la Santé
et du Développement Social
(DSDS) de la Martinique, à
l’occasion du Forum International
en Santé Environnementale,
qui s’est tenu en mars 2003,
éclaire sur la pollution de
l’eau, mais surtout des sols,
par le chlordécone.
L’eau,
naturellement, est contaminée
mais le rapport s’attache surtout
à montrer la présence
du pesticide dans les aliments. Des
patates douces, par exemple, présentent
19 000 fois la dose maximale de chlordécone
admise pour l’eau. Les poissons
d’eau douce peuvent en contenir
près de 4000 fois la dose maximale
admise. Même le poisson d’eau
de mer n’est pas épargné.
La
question se pose donc : faut-il continuer
à produire des tubercules ou
à manger du poisson et des
crustacés en Guadeloupe et
Martinique ? Les services de la répression
des fraudes de la Martinique, dans
le cadre d’un plan de contrôle
renforcé, ont détecté
plus de 40% de lots de "légumes
racines" non conformes. La population
ayant été exposée
à cette pollution pendant plus
de trente ans, le rapport de la DSDS
estime que la mesure de l’imprégnation
des cobayes humains serait un bon
indicateur du niveau de la pollution
générale de l’environnement.
En
novembre 2002, le groupe régional
phytosanitaire (GREPHY) de Martinique
a défini un plan d’action.
La cellule interrégionale d’épidémiologie
(CIRE) a, d’abord, lancé
une enquête sur les habitudes
alimentaires (contenu du panier de
la ménagère) des habitants,
de façon à préciser
les niveaux de contamination des principaux
aliments et définir l’exposition
du consommateur antillais. De même
une cartographie des sols contaminés
sera établie et une procédure
d’analyse des produits cultivés.
En Guadeloupe, l’Institut Pasteur
est à présent en mesure
de faire ces analyses. Un jour peut-être
les Antillais sauront exactement comment
on les empoisonne.
Ce
jour n’est pas encore venu car,
étant donné la modicité
des moyens humains et matériels
mis en œuvre, il ne faut pas
attendre de miracles. C’est
d’ailleurs ce que constate la
mission parlementaire qui fait part
de l’inquiétude des scientifiques
face "à la rareté
de la ressource budgétaire
pour financer les laboratoires".
En attendant les produits des sols
et des rivières polluées
continuent à arriver sur les
marchés locaux.
Principe
de Précaution ou de Ponce Pilate
? Principe de précaution :
l’Etat se couvre. Il faut des
responsables : ce seront les agriculteurs.
Les préfets de Guadeloupe et
de Martinique ont pris des arrêtés
pour imposer à tout producteur
de légume à risque (légumes
racines et bulbes divers) un autocontrôle
de sa production. Il devra vérifier
la conformité de ses produits
au regard du code de la consommation
sur la base de l’article L 212-1.
Un article redoutable déjà
mentionné au moment de la crise
de "la vache folle". Le
contrevenant peut être poursuivi
pour le délit de mise en danger
d’autrui, le délit d’atteinte
à la personne, le délit
de tromperie. Rien que cela. Tout
agriculteur doit donc justifier de
l’autocontrôle effectué.
Il doit déclarer la mise en
culture (ou l’intention de cultiver)
ses sols à la Chambre d’Agriculture.
Celle-ci prélève alors
un échantillon de sol, fait
effectuer une analyse par un laboratoire
agréé et communique
le résultat à l’exploitant
(coût : 240€ par échantillon).
Si le sol est contaminé et
que l’exploitant décide,
malgré tout, d’y installer
ou d’y poursuivre sa culture,
il doit obligatoirement faire analyser
sa récolte avant commercialisation.
L’analyse du sol est prise en
charge par des fonds publics mais
l’analyse du végétal,
est à la charge du producteur,
soit 120 € par analyse hors frais
de transport. Si sa récolte
est contaminée il a alors l’obligation
de la faire détruire à
ses frais. Destruction d’ailleurs
impossible à réaliser
quand on sait que les fours à
haute température nécessaires
pour la destruction des molécules
des organochlorés n’existent
évidemment pas aux Antilles.
Les parlementaires qui se sont rendus
début 2005 dans les Antilles
(Messieurs Edmond-Mariette, Le Guen,
Manscour, Sauvadet, Vialatte), devaient
constater l’impossible mise
en œuvre de ce programme. Seulement
28% des agriculteurs de Martinique
avaient appliqué la procédure
en 2004, les autres continuant à
commercialiser, sans contrôle,
des légumes racines produits
sur des sols pouvant être pollués.
Il est vrai que la sanction prévue
est loin d’être dissuasive
: une amende de 39 euros ! Sanction
d’autant moins dissuasive qu’il
est impossible de mettre en œuvre
un contrôle efficace. Le coût,
pour l’administration, de l’analyse
de seulement 10 échantillons
prélevés à l’aveugle
sur un marché coûterait
plus de 1000 euros, sans compter le
salaire des fonctionnaires ! Face
à cette situation les propositions
de la mission parlementaire ne peuvent
sembler que dérisoires :
- Créer un label pour les produits
provenant d’un sol non contaminé.
Mais un label n’a aucun sens
s’il ne s’accompagne pas
d’un organisme de contrôle
vigilant et doté de moyens.
Les agriculteurs bios en savent quelque
chose.
- "Décourager" la
vente de produits le long des routes.
Vœu pieu. Qui pourra légalement
empêcher le petit producteur
de proposer sa production à
la vente. Faudra-t-il aussi interdire
la consommation des produits du jardin
sous peine d’amende ? Et pourquoi
limiter cette mesure aux marchés
d’outremer. Est-on certain que
les légumes vendus sur les
marchés métropolitains
sont exempts de pesticides ou de métaux
lourds ? Plus inquiétant :
alors que la loi interdit clairement
toute trace de pesticides non autorisés
dans les végétaux (arrêté
du 5 août 1992), il est prévu,
avant la fin 2005, d’instaurer
une LMR (limite maximale de résidus)
pour le chlordécone. L’objectif
étant de permettre la poursuite
de la culture et de la vente des tubercules
contaminés. Chacun sait que
les limites admissibles ne répondent
à aucun critère de santé.
Dans le cas présent, la méthode
de détermination, serait édifiante
:
"Afin
de fixer les LMR, il importe de cerner
avec précision l’exposition
des populations au chlordécone
par voie alimentaire. En d’autres
termes si la population consomme beaucoup
de patates douces, la LMR pour ce
légume sera faible, si elle
consomme peu, la LMR pourra être
plus élevée" (rapport
parlementaire page 50).
Transposée
en Bretagne, ou dans d’autres
régions particulièrement
polluées, une telle méthode
amènerait à constater
que, pour cause de pollution par les
nitrates et les pesticides, la population
bretonne consomme peu d’eau
du robinet et qu’on peut donc
augmenter les normes de potabilité
(par exemple jusqu’à
100mg/l pour les nitrates, comme le
demandent certains représentants
agricoles). Ainsi l’eau serait
partout considérée comme
"respectant les normes de potabilité"
et tant pis pour ceux qui n’auraient
pas les moyens d’acheter de
l’eau en bouteille.
A
l’évidence toutes ces
manipulations des "normes"
sont d’abord une façon
de ne pas répondre au problème
posé.
Un
MétalEurop agricole.
Un
sol aussi contaminé ne peut
que nous remettre en mémoire
des exemples de pollution industrielle
comme celle de Seveso (contamination
des sols par la dioxine) ou de Métaleurop
par le plomb. Cette dernière
pollution ainsi que l’accident
de AZF ont inspiré la loi du
30 juillet 2003 relative à
la "prévention des risques
technologiques et naturels et à
la réparation des dommages
provoqués dans l’environnement".
A présent une usine polluante
devra remettre en état les
sols qu’elle aura pollués.
Dans le cas des pesticides utilisés
dans les départements d’outremer,
même si les utilisateurs agricoles
ne peuvent être totalement absouts,
la responsabilité des fabricants
et marchands d’engrais et celle
de l’état devraient être
établies et un véritable
plan de décontamination mis
en place. Car il n’est pas possible
de laisser les sols dans cet état
pendant encore des dizaines et peut-être
des centaines d’années
!
Ce
n’est pourtant pas l’avis
des parlementaires venus en mission.
Leur rapport s’emploie, à
plusieurs reprises, à dédouaner
les services de l’Etat. Il se
caractérise aussi par un renoncement
à envisager toute mesure radicale
de réparation :
"Aucune
solution de dépollution des
sols n’est envisageable à
court terme" écrivent-ils
(p90 du rapport).
L’incinération
des terres leur semble inimaginable
vu la difficulté du procédé
et les volumes concernés, "la
dépollution par la plantation
de légumes racines prendrait,
selon les informations recueillies
par la mission, notamment auprès
de l’INRA, plusieurs dizaines
d’années." Ajoutent-ils.
Les
parlementaires soulignent également
cette estimation de l’INRA :
"il
faudra plusieurs siècles pour
que le lessivage des terres par le
drainage vienne à bout de la
pollution au chlordécone".
Phrases
effrayantes. Les pouvoirs publics,
la collectivité nationale,
ont laissé empoisonner le sol
et l’eau des Antilles et rien
ne serait tenté pour réparer
?
Mais
il y aurait encore à dire.
Les
cas de la Guadeloupe et de la Martinique
sont les mieux connus mais les pollutions
par les pesticides existent aussi
à la Réunion.
En
Guyane, c’est la pollution des
rivières par le mercure utilisé
par les orpailleurs qui domine. Les
populations autochtones n’ont
que le choix entre abandonner leur
mode de vie ou s’empoisonner.
Quant à la faune, n’en
parlons pas.
Mais
tous ces milieux fragiles doivent
subir une autre source majeure de
pollution : l’absence ou le
mauvais fonctionnement de l’assainissement
urbain ou individuel. Dans des régions
où la population est concentrée
près du littoral et où
les permis de construire sont souvent
considérés comme une
formalité dont on peut se passer,
la pollution organique et bactérienne
est redoutable. Sur les 15 stations
existant à la Réunion,
par exemple, seules trois fonctionnent
à peu près normalement
et plusieurs communes en sont même
totalement dépourvues. En Guadeloupe
la capacité totale d’épuration
des stations communales n’est
que de 40% de la population totale.
Pollution à laquelle il faut
ajouter celle des distilleries de
rhum.
Devant
un tableau aussi désespérant
une question se pose : comment en
sommes nous arrivés là
!
Les
oubliés des lois sur l’eau.
1964
une grande loi sur l’eau...
pour la métropole.
La
"loi n° 64-1245 du 16 décembre
1964 relative au régime et
à la répartition des
eaux et à la lutte contre leur
pollution" est la grande loi
française sur l’eau.
Dès le début des années
60, le constat a été
fait d’une dégradation
accélérée de
la qualité de l’eau consécutive
à la période de croissance
de l’après-guerre. Le
constat est fait que le milieu naturel
n’est plus en mesure d’absorber
la pollution et que s’imposent
des programmes d’investissement
pour prévenir la pollution,
d’autant plus que les besoins
en eau, prévisibles pour les
années à venir, s’annoncent
sans commune mesure avec ceux du passé.
Originalité
: la loi propose une politique de
décentralisation avant la lettre
en divisant la France en six bassins
hydrographiques organisés autour
des principaux fleuves de l’hexagone
: Adour-Garonne, Artois-Picardie,
Loire-Bretagne, Rhin-Meuse, Rhône-Méditerranée-Corse,
Seine-Normandie. Dans chaque bassin
il est créé un "comité
de bassin" composé de
représentants des collectivités
locales, de représentants d’usagers
et de représentants désignés
par l’état. A ces Comités
de Bassin sont accolées six
"agences financières de
bassin", établissements
publics administratifs dotés
de la personnalité civile et
de l’autonomie financière.
L’agence a le pouvoir d’établir
et de percevoir des"redevances"
qui sont redistribuées aux
entreprises et collectivités
qui souhaitent mettre en place des
outils de dépollution.
A
partir des années 90 ces redevances
voient tripler leur montant. Le pactole
ainsi récolté atteint
10 milliards d’euros au niveau
national par an en 2004, ce qui n’empêche
pas la France d’être considérée
comme le mauvais élève
de la classe européenne et
d’être régulièrement
condamnée par la Cour de Justice
Européenne pour manquement
à ses obligations dans le domaine
de la lutte contre les pollutions
de l’eau.
Un
oubli manifeste : les départements
et territoires d’outre-mer.
Il faut attendre trente ans (loi sur
l’eau de1992), pour que les
comités de bassin apparaissent
dans les DOM/TOM. Le premier n’est
créé qu’en 1996
en Martinique. Le dernier, celui de
Mayotte, n’est pas encore en
place. Sa composition vient d’être
fixée par un décret
de janvier 2005.
Mais
un "comité de bassin"
n’a qu’un rôle essentiellement
consultatif. La réalité
des pouvoirs et des moyens techniques
et financiers se trouvent entre les
mains des Agences de l’Eau.
Or rien de tel outre-mer. Il existe
bien, sur le papier, un partenariat
technique organisé avec les
Agences de métropole (l’Agence
Adour-Garonne serait en charge de
la Guadeloupe, Loire-Bretagne de la
Martinique, Rhône-Méditerranée-Corse
de la Guyane et de la Réunion,
Seine-Normandie de Saint-Pierre-et-Miquelon).
Mais ce morcellement n’annonce
aucune réelle volonté
de transfert technique ou financier
important. Les sommes qui lui ont
été consacrées
sont restées dérisoires.
Ce
n’est pas la loi sur l’eau
mais la loi d’orientation pour
l’Outre-mer qui, en décembre
2000, a pris la dimension de ce problème
en décidant la création,
dans chaque département d’Outre-mer,
d’un Office de l’Eau,
établissement public à
caractère administratif, rattaché
à chaque département.
Dans un premier temps ces offices
de l’eau n’étaient
pas autorisés à percevoir
des redevances pour aider à
réaliser des travaux entrant
dans le cadre de la préservation
ou de la restauration de la qualité
de l’eau. Depuis la loi de programme
pour l’Outre-mer votée
en 2003, ils le peuvent. Auront-ils
la volonté et les moyens de
le faire ?
La
montée en puissance des agences
de l’eau métropolitaines
a été lente. Pendant
25 ans les redevances pour prélèvement
et pollution ont été
à un niveau peu significatif.
Il a fallu attendre 1990 pour constater
la brutale accélération
qui aujourd’hui amène
le niveau des taxes et redevance à
une moyenne de 20% de la facture d’eau.
Afin
de rattraper le retardprisdans les
DOM/TOM, le niveau desredevances devrait
atteindre un niveau au moins équivalent
à celui de la métropole.
Les consommateurs accepteront-ils
de payer 20% plus cher une eau dont
ils savent qu’elle est gravement
polluée ? Déjà
en Bretagne des consommateurs ont
commencé à refuser de
payer une part de leur redevance pollution
pour protester contre l’inefficacité
de l’état et des agences
face à la montée des
pollutions. Quarante ans de retard
ne se rattraperont pas aussi facilement.
L’oubli,
encore l’oubli.
Les
DOM/TOM font-ils partie du territoire
français ? Dans le rapport
annuel de L’IFEN (Institut Français
de l’Environnement) sur l’état
de l’environnement en France
rien ne manque : pollution de l’air,
de l’eau, des sols jusqu’à
même la pollution radioactive
résultant de l’explosion
de Tchernobyl. Tout, oui, concernant
le territoire métropolitain
mais rien, ou très peu, sur
les îles et territoires lointains
qui mériteraient pourtant plusieurs
chapitres à eux tous seuls.
Les
DOM/TOM font-ils partie de la communauté
européenne ? On peut s’interroger
quand on voit comment s’y applique
la directive 2000/60/CE du Parlement
européen et du Conseil européen
établissant un "cadre
pour une politique communautaire dans
le domaine de l’eau". L’objectif
visé est un retour au "bon
état écologique"
pour 2015. Première étape
pour y parvenir : un état des
lieux. Une synthèse des états
des lieux des différents bassins
était présentée
au Comité National de l’Eau
du 23 juin 2005. Si l’état
des six bassins continentaux était
détaillé celui des départements
et territoires d’outre-mer était
à peine évoqué.
Les liens internet qui permettaient
d’avoir accès aux documents
complets de chaque bassin révélaient
un manque évident d’éléments
chiffrés concernant l’essentiel
de l’outremer.
La
réalité est que les
départements et territoires
d’outremer ont été
totalement laissés en marge
de la politique de l’eau menée
par la France. Il est surtout scandaleux
de constater que la France a attendu
près de quarante ans pour commencer
à y installer des organismes
de bassins.
Un
devoir de réparation :
Certes,
des comités de bassin, des
offices de l’eau se mettent
en place dans les DOM/TOM mais personne
ne peut imaginer que, livrés
à leurs seuls moyens techniques
et financiers, ils puissent redresser
quarante ans de laisser-faire. Ces
biotopes particulièrement riches,
ces milieux fragiles, auraient dû
faire l’objet d’une attention
particulière. On les a, tout
au contraire, laissés se dégrader
pour des intérêts à
court terme. L’état français
a un devoir de réparation vis-à-vis
de ces départements et territoires
qui font partie du patrimoine mondial.
La
directive cadre européenne
exige le retour à un bon état
écologique des milieux aquatiques
de l’ensemble du territoire
Français pour 2015. Une priorité
s’impose : la remise en état
des sols et des milieux aquatiques
des territoires et départements
d’outremer.
Gérard
Borvon, Landerneau le 10 Août 2005
http://seaus.free.fr/article.php3?id_article=11