Manifeste
pour une écologie de la
diversité
Par ESTHER BENBASSA
directrice d’études à
l’Ecole pratique des hautes
études (Sorbonne) et
candidate à l’investiture de
Europe Ecologie- Les Verts
aux élections sénatoriales,
NOËL MAMÈRE député de
Gironde (Europe Ecologie -
Les Verts)
Le thème de la laïcité
revient au centre du débat
politique. Mais l’a-t-il
jamais quitté ? Il hante
depuis des années le cœur du
nationalisme (ré)émergent
des pays européens et la
France ne fait l’impasse sur
aucune de ses déclinaisons
possibles. De la loi contre
le port de signes religieux
distinctifs à l’école à
celle interdisant la burqa,
des «émeutes de banlieue» et
des prières de rue devenues
les symboles d’un islam
d’«occupation» à la
dénonciation en boucle du
«terrorisme musulman», nous
remâchons notre incapacité à
sortir d’obsessions
entretenues avec art par la
droite et l’extrême droite.
La campagne présidentielle
qui s’annonce risque fort
d’exacerber un peu plus ce
genre de passions, faute de
projets politiques et
économiques susceptibles de
donner de l’espoir aux
Français, plongés dans le
pessimisme. D’autant que la
gauche elle-même tombe dans
ce piège où la laïcité et
les valeurs de la République
se confondent avec ces
dérives que sont le laïcisme
et le républicanisme.
Nouveaux dogmes d’une France
drapée dans son
conservatisme, qui se cogne
la tête au mur de ses peurs
et de ses fantasmes.
L’Europe elle-même semble
décidément bien lasse, sans
appétit pour ce potentiel de
jeunesse et de vitalité que
représentent ses populations
issues de l’immigration.
Pourtant, on ne gagne pas
contre la jeunesse. Les
«générations perdues»,
qu’elles soient, de fait,
«venues d’ailleurs» ou
«autochtones», sont toujours
des bombes à retardement ;
les exemples tunisien et
algérien sont là, hélas,
pour nous le rappeler.
Sommes-nous donc vraiment
condamnés à vivre entre
«vieux», contemplant notre
passé glorieux, rêvant de
nos colonies perdues et de
notre grandeur disparue ?
La laïcité est une noble
idée, susceptible de faire
cohabiter, dans un même
espace et dans le respect de
chacune d’elles, des
religions et des cultures
différentes, et de garantir
l’accès de tous sans
distinction à une
citoyenneté responsable. La
République est une
construction majestueuse,
mais qui perd pied parce
qu’elle n’a pas su tenir ses
promesses. Qui croit
sérieusement qu’elle incarne
aujourd’hui la liberté,
l’égalité et la fraternité ?
Nous pouvons pourtant encore
sauver et la laïcité et la
République, à condition
qu’elles soient revisitées,
qu’elles cessent d’appuyer
un nationalisme exclusiviste
et stérile, et servent au
contraire à créer les
conditions d’une
sociodiversité féconde.
Lorsque le nombre d’espèces
diminue dans la nature, les
maladies infectieuses,
elles, se multiplient. Et
pour les endiguer, des
efforts doivent être
déployés afin de préserver
les écosystèmes naturels et
leur variété. Qu’on nous
pardonne le rapprochement,
mais une société
monoethnique (il n’en existe
heureusement pas beaucoup)
est une société condamnée.
Le nationalisme est un
anachronisme dans un monde
où la globalisation ne
concerne pas seulement
l’économie, mais touche
chacune des strates de
sociétés en perpétuel
mouvement, y démultipliant
les contacts, les échanges,
les brassages. Ces
mutations, ajoutées à la
crise que nous traversons,
suscitent naturellement des
réactions en retour. Et
elles sont inévitablement
porteuses d’antagonismes.
Reste que, dans un tel
environnement, la
mobilisation du dynamisme
des populations venues
d’ailleurs, désireuses de
réussir, est plus que jamais
une urgence. Si les
monocultures appauvrissent
les sols, elles assèchent
aussi les nations.
Une laïcité raisonnée qui
reconnaisse la part de
l’appartenance ethnique,
culturelle, religieuse,
linguistique, une République
équilibrée en harmonie avec
la mixité réelle, tels
peuvent être les moteurs
d’une société active et
créative. Derrière un tel
programme, pas
d’islamisation en vue, point
de «conquête», point
d’«invasion» ; l’islam
restera minoritaire. De
surcroît, aujourd’hui plus
encore qu’hier, il est
difficile de concevoir des
identités uniques et figées.
Toutes sont et seront
composites, évolutives,
paradoxales, personne
n’étant en mesure de les
définir de force, sauf au
risque de reproduire les
modèles totalitaires. Le
refus de l’altérité et
l’aspiration à
l’«authenticité nationale»
asphyxient la nation
elle-même, comme certains
produits toxiques notre
atmosphère et nos sols.
Si l’on observe des replis
communautaires chez les
minorités, c’est aussi parce
qu’on les empêche de
s’enraciner, de produire
librement des citoyens
«utiles» aux nations dont
elles sont partie
intégrante, en dépit même
d’une citoyenneté légale
restant souvent abstraite.
Intégration, assimilation
sont des mouvements venus
d’en haut, autoritaires, ne
prenant pas en considération
les réalités humaines, et
les dénigrant sous
l’étiquette commode de
«communautarisme» quand il
n’est bien souvent question,
pour ceux que l’on met en
cause, que de retrouver
auprès des leurs la force
d’affronter les injustices
et l’hostilité au quotidien,
d’échapper à un
individualisme atomisant, de
rétablir le lien social
rompu par l’immigration ou
par l’exclusion. Dans le
retour au religieux
lui-même, on décèle souvent
des motivations comparables
: recherche de spiritualité,
bien sûr, mais aussi
aspiration à intégrer une
sphère moins conflictuelle,
plus fraternelle.
L’école, l’habitat,
l’emploi, l’entreprise,
l’université peinent à
devenir ce qu’ils devraient
être : le creuset naturel
d’une diversité positive, à
savoir d’une véritable
mixité sociale et
culturelle. Sans minimiser
les obstacles, il est
pourtant possible, à
condition de le vouloir, de
créer un écosystème du
mieux-vivre-ensemble pour
réparer un tissu social
déchiré par tant d’années
d’incompréhensions
mutuelles. Pour défaire peu
à peu, dans l’imaginaire
comme dans le réel, ces
frontières - entre ceux du
«dedans» et ceux du
«dehors», entre «eux» et
«nous» - imposées par ceux
qui excluent, mais désormais
souvent assumées, voire
revendiquées par beaucoup de
ceux-là mêmes qui sont
exclus.
Libé+27/01/2011 à 00h00
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