VIOLENCES
ET TROPIQUES Des meurtres dans une
réserve naturelle, deux gendarmes
assassinés... La criminalité
liée à l'orpaillage
clandestin s'étend dans la
forêt amazonienne, malgré
la multiplication des contrôles
Guyane :
la malédiction de l'or jaune
Un
drame dans un décor de rêve.
Sur la rive de l'Arataï, en pleine
forêt, à quatre heures
de pirogue du littoral guyanais, le
camp d'éducation à l'environnement
de la réserve naturelle des
Nouragues accueillait, il y a encore
peu de temps, touristes, scolaires
et scientifiques. Le 18 mai, deux
agents de la réserve ont été
découverts morts sur le site,
abattus par une arme à feu.
Les
assassins ont volé un téléphone
satellite, une radio, une télévision,
une pirogue et son moteur... Quatre
jours plus tard, deux suspects brésiliens
étaient livrés aux gendarmes,
pieds et poings liés, sur un
village d'orpailleurs clandestins,
proche de la réserve naturelle,
avant d'être mis en examen pour
homicide volontaire et placés
en détention. Les 2 et 5 juin,
à Maripasoula, dans le sud
de la Guyane, deux nouveaux cadavres
et un squelette portant des traces
de coups ont été découverts
dans la rivière Waki, une zone
d'orpaillage clandestin.
Grande
comme le Portugal, la Guyane est couverte
à 85 % de forêt, accessible
seulement par voie fluviale et aérienne,
hors des axes routiers de la bande
littorale. Selon la gendarmerie, les
orpailleurs clandestins seraient de
5 000 à 10 000, venus du Brésil
et du Surinam voisins. " En 2005,
on a compté vingt-cinq homicides
ou tentatives liés à
l'orpaillage ", informe Claire
Lanet, procureure de la République
à Cayenne. C'est moins qu'en
2004, où le chiffre a atteint
quarante-cinq homicides ou tentatives,
selon le parquet.
Ces
faits criminels vont désormais
au-delà des règlements
de comptes dans le " milieu ".
Depuis le début de l'année,
deux gendarmes sont morts dans des
opérations de contrôle
de l'orpaillage et de l'immigration,
et à plusieurs reprises ces
derniers mois des clandestins venus
du Brésil ont forcé
des barrages routiers, dont une fois
en ouvrant le feu sur des gendarmes.
Le 19 novembre, un riverain du fleuve
Approuague, informateur occasionnel
de la gendarmerie, a été
retrouvé assassiné.
Selon des sources proches de l'enquête,
l'un des suspects du double meurtre
de la réserve des Nouragues
pourrait être impliqué
dans cet assassinat.
En
août, quatre hommes ont abattu,
à son domicile de Cayenne,
un patron orpailleur désigné
par des clandestins pour avoir collaboré
avec les forces de l'ordre. "
Souvent, quand il y a des meurtres,
les clandestins nous appellent, indique
un officier de la cellule spécialisée
de lutte contre l'orpaillage clandestin.
On arrive à en résoudre
plus de la moitié, mais beaucoup
ne sont pas signalés. "
En
2002, l'Etat a lancé des opérations
" Anaconda " pour lutter
contre l'orpaillage clandestin, en
détruisant matériel,
carbets (petites cabanes guyanaises)
et ravitaillement : vingt-deux opérations
en 2002, plus d'une centaine en 2005,
pour près de 20 millions d'euros
de destructions, avec deux escadrons
de gendarmes mobiles engagés
pour épauler les brigades.
"
Les grands villages de ravitaillement
se réduisent maintenant à
quelques carbets, mais les clandestins
se sont dispersés en forêt,
sous le couvert végétal
", regrette l'adjudant-chef Victor
Almeida, de la cellule orpaillage.
" Si on veut les surprendre,
il faut y aller en hélicoptère
", indique-t-il. Dotée
d'un seul appareil de trois places,
la gendarmerie dépend des Puma
de l'armée de l'air, et de
moyens civils loués, en attendant,
en 2007, l'hélicoptère
de huit places promis par le ministre
de l'intérieur, Nicolas Sarkozy,
en... 2003.
L'éloignement
et les difficultés logistiques
permettent aux orpailleurs clandestins
d'échapper le plus souvent
à la condamnation judiciaire.
Lors des opérations "
Anaconda ", " les gendarmes
n'ont pas les moyens de ramener les
clandestins pour qu'ils comparaissent
en justice. Dans 99 % des cas, ils
sont laissés sur place ",
déplore Jean-Francis Créon,
vice-procureur de la République
chargé de l'orpaillage clandestin.
Le
28 novembre 2004, sur l'Approuague,
l'unique appareil des gendarmes a
essuyé deux coups de feu tirés
par un clandestin, blessant le copilote
au visage. Selon un gendarme proche
de l'enquête, l'auteur se trouve
maintenant au Brésil. "
Le groupe d'intervention a reçu
une formation assurée par le
GIGN, pour protéger les hélicoptères
", explique un officier de gendarmerie
impliqué dans les opérations.
" Pendant qu'un hélicoptère
se pose, l'autre assure l'appui en
vol stationnaire, avec deux tireurs
d'élite ", poursuit l'officier.
" Il y a un paquet de fois où
on se fait mettre en joue ",
raconte-t-il. Les clandestins n'hésitent
pas à planter des pieux de
bois pour empêcher l'atterrissage
des gendarmes.
"
La forêt n'est plus à
nous ", souligne Fabien Reynaud,
directeur de la Compagnie minière
Boulanger, à une heure de route
de Cayenne. En 2004, le responsable
du chantier a été abattu
par cinq braqueurs " lourdement
armés ", qui ont pris
la fuite avec cinq kilos d'or. Depuis,
le site est surveillé par cinq
vigiles, " ayant tous une formation
militaire ", selon le directeur.
"
Au Brésil, si tu as des diplômes,
tu peux gagner ta vie. Moi, je n'ai
rien, alors je n'ai pas le choix ",
confie un orpailleur clandestin, interpellé
par les gendarmes à Cayodé,
sur le Haut-Maroni, alors qu'il descendait
la rivière, sur un radeau de
fortune, avec un autre clandestin.
Les gendarmes ont saisi sur lui quelques
grammes d'or, fruit de plusieurs semaines
de travail. " Le problème,
c'est la hausse du cours de l'or,
qui rentabilise les petits chantiers,
explique l'adjudant-chef Almeida.
Il y a le brave type, qui vient pour
une vie meilleure, et puis les opportunistes,
les organisateurs des filières,
les hommes de main, des mafieux qui
sont en Guyane et au Brésil.
"
"
Les cerveaux sont à Oiapoque
", soutient un officier, désignant
la ville-frontière du Brésil
avec la Guyane, d'où partent
les orpailleurs pour les sites illégaux
de l'est du département, et
où est revendue une bonne partie
de l'or guyanais.
"
Nous n'avons quasiment pas de relations
avec le Brésil dans le domaine
des crimes de sang... La marge de
progression est énorme, à
condition qu'il y ait une réelle
volonté politique bilatérale
", analyse M. Créon. Le
parquet de Cayenne a transmis depuis
janvier deux dossiers d'affaires de
meurtres aux autorités brésiliennes,
et au moins deux commissions rogatoires
internationales sont en cours. "
Mais on se heurte au problème
des frais de justice ", glisse
un officier de gendarmerie.
A
l'ouest, les orpailleurs clandestins
se ravitaillent au Surinam, avec lequel
la coopération judiciaire et
policière est tout aussi difficile.
" Ces Etats instables ont à
leur tête des personnes qui
n'ont pas la même éthique
que des pays démocratiques
classiques ", avance le vice-procureur.
Le
8 juin, sur Radio Guyane, le ministre
du tourisme - et ancien député
de Guyane -, Léon Bertrand,
a appelé une nouvelle fois
à l'implication de la Légion
étrangère, basée
à Kourou, pour " aider
à lutter efficacement contre
l'immigration clandestine ",
" même si beaucoup de -
ses - collègues, tels François
Baroin ou Michèle Alliot-Marie,
ne partagent pas le même avis
". Une convention entre la préfecture
et les forces armées de Guyane
est en cours d'élaboration
pour améliorer, entre autres,
la lutte contre l'orpaillage clandestin.
Laurent
Marot, le Monde du 16 juin 2006