Le réchauffement, une
histoire longue
Emmanuel Le Roy Ladurie, de l'Académie des sciences morales et politiques
L'histoire du climat s'est placée pendant
des siècles sous le signe d'une
incontestable stabilité. Certes il y eut des
fluctuations. A l'échelle séculaire, elles
ne dépassaient que de peu, dans les cas
extrêmes, un 0,5 oC pour les moyennes,
séculaires elles aussi. Ainsi, du plus tiède
du petit optimum médiéval (POM de 900 à
1300) au plus frais du petit âge glaciaire
(PAG) dans ses modalités de la fin du XVIe
siècle, on trouvait, selon le Scandinave
Anders Moberg, 0,7 oC de moyenne en moins :
ce chiffre, du reste, est peut-être exagéré.
A l'échelle d'une trentaine d'années ou
moins, ou davantage, de telles différences
pouvaient atteindre (rarement) un degré, ou
peu s'en faut, d'une quinzaine d'années
grosso modo à la quinzaine suivante. Mais
l'équilibre moyen se rétablissait rapidement
et, de toute façon, une telle marche
d'escalier en plus ou en moins n'était pas
fréquente.
Grâce à Daniel Rousseau, nous disposons
maintenant d'une série francilienne
thermométrique continue de 1676 à 2009. Au
fil de cette série, les décennies les plus
tièdes se situent par exemple lors des
années 1680, de 1775 à 1781, lors de
l'époque Napoléon Bonaparte jusqu'en
1809-1811, et lors des années 1860 (première
mort du petit âge glaciaire, gros recul de
la mer de glace) et lors des années 1890 :
celles-ci annoncent déjà, quoique de loin,
le réchauffement du XXe siècle. Il s'agit
pour l'essentiel, quant à ces dates, du
semestre d'été (avril à septembre).
Pour les décennies les plus fraîches, on
citera par exemple les années 1690 (grande
famine de 1693-1694, 1,3 million de morts en
France, ainsi que les famines dues au froid
et à la pluie excessive en 1696-1697 en
Ecosse, en Scandinavie, surtout en
Finlande). Les éruptions volcaniques chères
à Emmanuel Garnier diminuent "chez nous" le
rayonnement solaire par projections
d'aérosols : d'où de mauvaises récoltes
(volcan de Tambora, 1815-1816).
Le réchauffement mondial commence en
principe à partir de 1910-1911. Mais en
France, le semestre d'hiver (octobre à mars)
commence à s'attiédir dès 1893. Ce qui
n'empêche pas l'occurrence de grands hivers
(1929, 1940-1941-1942, 1954, 1956, 1963...).
Des vins extraordinaires
Le semestre d'été, lui, d'avril à septembre,
s'échauffe définitivement depuis 1988-1989 ;
mais toute cette histoire est elle-même
fluctuante. Des années 1900, plutôt
fraîches, aux années 1940, plutôt tièdes,
l'Hexagone passe de 11,4 oC à 12 oC de
moyenne décennale annuelle. Est-ce la faute
du CO2 ? Ce n'est pas certain. Les beaux
étés dès 1940 engendrent des vins
extraordinaires : Mouton-Rothschild 1945,
Château-Latour 1949, connotés par le grand
incendie des Landes victimes de cette
canicule en 1949 et pour cause.
Les automnes avaient pris "de l'avance à
l'allumage" dès les années 1920. A partir de
1950 jusqu'à 1980 environ, survient un
rafraîchissement momentané. L'Hexagone
retombe à 11,7 oC (moyenne annuelle
décennale toujours). Les cinquante-huitards
du général de Gaulle et les
soixante-huitards de Daniel Cohn-Bendit
présidèrent à des années 1958 et 1968 qui,
estivalement parlant, furent néfastes pour
la vigne par excès de fraîcheur et de pluie.
A partir des années 1980, et surtout de
1988, le réchauffement repart de plus belle
et cette fois-ci le CO2 et les autres gaz à
effet de serre semblent bien être les
coupables. François Renard, journaliste
viticole au Monde, évoque l'inoubliable
tiercé, ensoleillé, des grands millésimes
bordelais 1988-1989-1990. L'année 1998,
chaude à souhait, croule sous d'énormes
moissons européennes, chaleureusement
mûries. L'Italie, le Portugal et l'Espagne
croulent eux aussi sous d'amples récoltes
d'olives amoureuses de l'astre du jour. Les
dix dernières années du XXe siècle et les
dix premières années du XXIe, malgré
quelques brèves rechutes, battent tous les
records thermiques antérieurs. Les
climatologues du Laboratoire des sciences du
climat et de l'environnement (CEA - Pascal
Yiou, Valérie Daux, Valérie
Masson-Delmotte...) notent avec mélancolie
ces culminations du chaud qui n'en finissent
pas. Les vendanges sont plus précoces que
jamais, sauf exception.
A Cancun en décembre, la partie semble mal
engagée. Aux Etats-Unis, les extrémistes du
Tea Party nient le Global Warming. La Chine
veut devenir l'usine du monde, exorcisant
ainsi la considérable pauvreté qui subsiste
sur son territoire. L'Inde aussi. Mais que
de gaz carbonique en perspective ! CO2 sur
terre, CO2 sur mer, CO2 sur toute la
Terre... L'Europe fait quelques efforts,
mais le tourisme de masse est fertile en
dioxyde de carbone. Même fertilité chez les
hommes politiques, de gauche ou de droite,
prêchant la croissance. Rares sont les
citoyens qui renoncent à leur automobile.
Georges Pompidou l'avait parfaitement
compris : "Que voulez-vous, les gens aiment
la bagnole !"
Emmanuel Le Roy Ladurie, de l'Académie des
sciences morales et politiques
Article paru dans l'édition du
27.11.10LEMONDE | 26.11.10 |