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Les mille et une précautions d'un abattage respectueux de la forêt
 

Paragominas (Brésil) Envoyé spécial


Tour à tour, les arbres immenses s'effondrent avec fracas, dans une pluie de feuilles, emportant dans leur chute toute une population d'insectes, de fourmis géantes, d'araignées velues ou de chenilles aux couleurs vives encore accrochées à leurs lianes. Johan Zweede, ingénieur brésilien d'origine hollandaise, regarde sa montre et lâche : "Trente-quatre minutes, c'est bien !"Rien n'est plus simple ni plus rapide que de décimer la forêt à coups de bulldozers géants, explique ce jeune homme de 73 ans, dont quarante-quatre passés en Amazonie. La machine pousse les arbres sur les bas-côtés, nivelle le sol ; les hommes manient la machette, élaguent les branches, tranchent les racines. Encore un petit quart d'heure de travail et l'on pourrait presque semer du gazon sur cette "aire de stockage" de 500 m2, qui recevra, le moment venu, les troncs dûment choisis. Il y a moins d'une heure s'élevait ici un recoin de forêt vierge.
Johan Zweede est l'inverse d'un prédateur. Né à Java, où son père mourut dans un camp d'internement japonais, ce pionnier de la gestion forestière, formé aux Etats-Unis, dirige l'Institut forestier tropical (IFT), qu'il a fondé en 1999. Ce jour-là, il nous montre sur le terrain les différents stades de l'exploitation forestière à faible impact (EFI). Autrement dit, comment exploiter la forêt tout en la protégeant au maximum, la valoriser sans l'endommager. Comment récolter industriellement le bois en minimisant les dégâts sur l'environnement. Comment concilier l'économie et l'écologie locales. La création de l'aire de stockage fait partie de la démonstration.
La création de cette fameuse aire se déroule en pleine Amazonie orientale, entre Ulianopolis et Paragominas. C'est à quelque 450 km par la route au sud-est de Belem, la capitale du Para, le deuxième plus vaste Etat du Brésil, grand comme deux France. On se trouve sur la fazenda Cauaxi, une zone forestière concédée par l'Etat à la société Cikel Brasil Verde qui produit des sciages et des contreplaqués. Pour y parvenir depuis Belem, pas moins d'une heure d'avion Cessna.
Le "maniement forestier", comme on l'appelle ici, rationalise l'exploitation traditionnelle, d'une étape à l'autre. Il représente une sorte de "processus qualité" que les bûcherons formés par l'Institut forestier tropical (IFT) respectent point par point.
A l'orée d'une piste, on délimite d'abord des parterres de coupe de 100 hectares, fractionnés en 800 parcelles de production. On inventorie les arbres à valeur commerciale, on les fiche, on les localise sur une carte destinée aux bûcherons, puis on les débarrasse de leurs lianes, qui représentent 15 % du volume forestier. En fonction de leur implantation, on ouvre des pistes secondaires et des aires de dépôt. Enfin, on sélectionne les arbres à couper, dans une limite d'extraction de 25 m3 à l'hectare.
Ces précautions ne sont pas prises, ou si peu, dans l'exploitation traditionnelle. Les machines s'enfoncent un peu au hasard, et de plus en plus loin, dans la forêt. Elles "rôdent" en quête des plus beaux troncs, détruisent, faute de repérage adéquat, des arbres, malades ou trop jeunes, qui n'auraient pas dû l'être, et qu'on abandonnera sur place. Elles provoquent, sur leur passage, de gros dégâts collatéraux. Un objectif prime : repérer, abattre et extraire le maximum de beaux arbres en un minimum de temps.
L'abattage lui-même reste l'opération la plus délicate. Les techniques de coupe à la tronçonneuse vulgarisées par Johan Zweede permettent au bûcheron de scier à la bonne hauteur et de faire tomber l'arbre à l'endroit précis où sa chute n'abîmera aucun de ses voisins. Une série de mesures de sécurité protège les opérateurs.
Le traînage et l'empilement des grumes, ces troncs qui n'ont pas été encore équarris, sur les placettes d'échantillonnage obéissent à des règles strictes. Exemple : une machine de 20 tonnes ne peut emprunter plus de 15 fois le même chemin pour extraire les troncs. Au-delà, le sol serait trop détérioré et la forêt ne pourrait se régénérer toute seule en quelques années, comme elle le fait actuellement. Il va de soi que l'on ne touche pas aux espèces menacées dans cette région de l'Amazonie, comme l'acajou ou certains arbres à fruits.
Légitimer le "maniement forestier" a pris du temps. Il a fallu attendre 2007 pour qu'en vertu d'une loi votée un an plus tôt, le gouvernement mette en oeuvre un processus de "concessions forestières". Des forêts appartenant à l'Etat sont attribuées à des entreprises ou à des communautés locales qui s'engagent, sous son contrôle, à y produire du bois, mais aussi des huiles ou des résines. Un certificat, délivré pour cinq ans, atteste leurs bonnes pratiques. L'objectif est d'engendrer des revenus et des emplois, tout en protégeant les richesses naturelles.
Selon plusieurs études, la nouvelle méthode est deux fois moins destructrice que l'ancienne, comme le prouvent les photos aériennes. Surtout, elle revient entre 10 % et 15 % moins cher. Cet argument financier sera crucial pour convertir les exploitants. Ainsi, le bois homologué vaut 30 % de plus sur les marchés extérieurs, notamment aux Etats-Unis, où les clients, avides de traçabilité, l'exigent. Le marché brésilien continue, lui, de consommer du bois non certifié.
Le processus ne fait que commencer, 98 % du bois amazonien continuant d'être produit selon l'ancienne méthode. Pendant des décennies, l'Etat a encouragé l'exploitation anarchique de la forêt et l'élevage extensif sur ses décombres. On ne transforme pas un "déboiseur" en écologiste du jour au lendemain. Et 80 % des exploitants opèrent illégalement, sans titre de propriété. Une récente régularisation foncière décidée par Brasilia va dans le bon sens. Mais l'accès illégal à la forêt reste trop facile et trop bon marché.
Cependant, 3 500 techniciens ont déjà suivi les cours de l'IFT sur son site de Paragominas. Le gouvernement veut créer d'autres centres similaires pour diffuser les bonnes pratiques dans toute l'Amazonie. Mais les besoins sont immenses. Il faudrait former 10 000 professionnels avant dix ans, et 30 000 pour couvrir tous les besoins. "En Europe, les arbres ont un cycle de vie plus lent, souligne Johan Zweede. Les forestiers planifient à très long terme. Nous devons faire de même."
Jean-Pierre Langellier
Article paru dans l'édition du 08.10.09.
Le Monde

 

 

 

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