Le genre humain, menacé
par
Floran Augagneur, Philosophe, il
enseigne la philosophie de l'écologie à l'Institut d'études
politiques de Paris
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Une information fondamentale publiée par l'Agence
internationale de l'énergie (AIE) est passée totalement
inaperçue : le pic pétrolier s'est produit en 2006. Alors
que la demande mondiale continuera à croître avec la montée
en puissance des pays émergents (Chine, Inde et Brésil), la
production de pétrole conventionnel va connaître un déclin
inexorable après avoir plafonné. La crise économique masque
pour l'heure cette réalité.
Mais elle obérera tout retour de la croissance. La remontée
des coûts d'exploration-production fera naître des tensions
extrêmement vives. L'exploitation du charbon et des réserves
fossiles non conventionnelles exigera des investissements
lourds et progressifs qui ne permettront guère de desserrer
l'étau des prix à un horizon de temps proche. Les prix de
l'énergie ne peuvent ainsi que s'affoler.
Le silence et l'ignorance d'une grande partie de la classe
politique sur ce sujet ne sont guère plus rassurants. Et
cela sans tenir compte du fait que nous aurons relâché et
continuerons à dissiper dans l'atmosphère le dioxyde de
carbone stocké pendant des millénaires... Chocs pétroliers à
répétition jusqu'à l'effondrement et péril climatique. Voilà
donc ce que nous préparent les tenants des stratégies de
l'aveuglement. La catastrophe de Fukushima alourdira encore
la donne énergétique.
De telles remarques génèrent souvent de grands malentendus.
Les objections diagnostiquent et dénoncent aussitôt les
prophètes de malheur comme le symptôme d'une société sur le
déclin, qui ne croit plus au progrès. Ces stratégies de
l'aveuglement sont absurdes. Affirmer que notre époque est
caractérisée par une "épistémophobie" ou la recherche du
risque zéro est une grave erreur d'analyse, elle éclipse
derrière des réactions aux processus d'adaptation la cause
du bouleversement.
Ce qui change radicalement la donne, c'est que notre
vulnérabilité est désormais issue de l'incroyable étendue de
notre puissance. L'"indisponible" à l'action des hommes, le
tiers intouchable, est désormais modifiable, soit par
l'action collective (nos consommations cumulées) soit par un
individu isolé ("biohackers"). Nos démocraties se retrouvent
démunies face à deux aspects de ce que nous avons rendu
disponible : l'atteinte aux mécanismes régulateurs de la
biosphère et aux substrats biologiques de la condition
humaine.
Cette situation fait apparaître "le spectre menaçant de la
tyrannie" évoqué par le philosophe allemand Hans Jonas.
Parce que nos démocraties n'auront pas été capables de se
prémunir de leurs propres excès, elles risquent de basculer
dans l'état d'exception et de céder aux dérives
totalitaristes.
Prenons l'exemple de la controverse climatique. Comme le
démontre la comparaison entre les études de l'historienne
des sciences Naomi Oreskes avec celles du politologue Jules
Boykoff, les évolutions du système médiatique jouent dans
cette affaire un rôle majeur. Alors que la première ne
répertoria aucune contestation directe de l'origine
anthropique du réchauffement climatique dans les revues
scientifiques peer reviewed ("à comité de lecture"), le
second a constaté sur la période étudiée que 53 % des
articles grand public de la presse américaine mettaient en
doute les conclusions scientifiques.
Ce décalage s'explique par le remplacement du souci d'une
information rigoureuse par une volonté de flatter le goût du
spectacle. Les sujets scientifiques complexes sont traités
de façon simpliste (pour ou contre). Ceci explique en partie
les résultats de l'étude de l'Agence de l'environnement et
de la maîtrise de l'énergie (Ademe) pilotée par Daniel Boy
sur les représentations sociales de l'effet de serre
démontrant un sérieux décrochage du pourcentage de Français
attribuant le dérèglement climatique aux activités humaines
(65 % en 2010, contre 81 % en 2009). Ces dérives qui
engendrent doute et scepticisme au sein de la population
permettent aux dirigeants actuels, dont le manque de
connaissance scientifique est alarmant, de justifier leur
inaction.
Le sommet de Cancun a sauvé le processus de négociation en
réussissant en outre à y intégrer les grands pays émergents.
Mais des accords contraignants à la hauteur de l'objectif
des seconds sont encore loin. S'il en est ainsi, c'est parce
que les dirigeants de la planète (à l'exception notable de
quelques-uns) ont décidé de nier les conclusions
scientifiques pour se décharger de l'ampleur des
responsabilités en jeu. Comment pourraient-ils à la fois
croire en la catastrophe et ne rien faire, ou si peu, pour
l'éviter ?
Enfermée dans le court terme des échéances électorales et
dans le temps médiatique, la politique s'est peu à peu
transformée en gestion des affaires courantes. Elle est
devenue incapable de penser le temps long. Or la crise
écologique renverse une perception du progrès où le temps
joue en notre faveur. Parce que nous créons les moyens de
l'appauvrissement de la vie sur terre et que nous nions la
possibilité de la catastrophe, nous rendons celle-ci
crédible.
Il est impossible de connaître le point de basculement
définitif vers l'improbable ; en revanche, il est certain
que le risque de le dépasser est inversement proportionnel à
la rapidité de notre réaction. Nous ne pouvons attendre et
tergiverser sur la controverse climatique jusqu'au point de
basculement, le moment où la multiplication des désastres
naturels dissipera ce qu'il reste de doute. Il sera alors
trop tard. Lorsque les océans se seront réchauffés, nous
n'aurons aucun moyen de les refroidir.
La démocratie sera la première victime de l'altération des
conditions universelles d'existence que nous sommes en train
de programmer. Les catastrophes écologiques qui se préparent
à l'échelle mondiale dans un contexte de croissance
démographique, les inégalités dues à la rareté locale de
l'eau, la fin de l'énergie bon marché, la raréfaction de
nombre de minéraux, la dégradation de la biodiversité,
l'érosion et la dégradation des sols, les événements
climatiques extrêmes... produiront les pires inégalités
entre ceux qui auront les moyens de s'en protéger, pour un
temps, et ceux qui les subiront. Elles ébranleront les
équilibres géopolitiques et seront sources de conflits.
L'ampleur des catastrophes sociales qu'elles risquent
d'engendrer a, par le passé, conduit à la disparition de
sociétés entières. C'est, hélas, une réalité historique
objective. A cela s'ajoutera le fait que des nouvelles
technologies de plus en plus facilement accessibles
fourniront des armes de destruction massive à la portée de
toutes les bourses et des esprits les plus tourmentés.
Lorsque l'effondrement de l'espèce apparaîtra comme une
possibilité envisageable, l'urgence n'aura que faire de nos
processus, lents et complexes, de délibération. Pris de
panique, l'Occident transgressera ses valeurs de liberté et
de justice. Pour s'être heurtées aux limites physiques, les
sociétés seront livrées à la violence des hommes. Nul ne
peut contester a priori le risque que les démocraties cèdent
sous de telles menaces.
Le stade ultime sera l'autodestruction de l'existence
humaine, soit physiquement, soit par l'altération
biologique. Le processus de convergence des nouvelles
technologies donnera à l'individu un pouvoir monstrueux
capable de faire naître des sous-espèces. C'est l'unité du
genre humain qui sera atteinte. Il ne s'agit guère de
l'avenir, il s'agit du présent. Le cyborg n'est déjà plus
une figure de style cinématographique, mais une réalité de
laboratoire, puisqu'il est devenu possible, grâce à des
fonds publics, d'associer des cellules neuronales humaines à
des dispositifs artificiels.
L'idéologie du progrès a mal tourné. Les inégalités
planétaires actuelles auraient fait rougir de honte les
concepteurs du projet moderne, Bacon, Descartes ou Hegel. A
l'époque des Lumières, il n'existait aucune région du monde,
en dehors des peuples vernaculaires, où la richesse moyenne
par habitant aurait été le double d'une autre. Aujourd'hui,
le ratio atteint 1 à 428 (entre le Zimbabwe et le Qatar).
Les échecs répétés des conférences de l'ONU montrent bien
que nous sommes loin d'unir les nations contre la menace et
de dépasser les intérêts immédiats et égoïstes des Etats
comme des individus. Les enjeux, tant pour la gouvernance
internationale et nationale que pour l'avenir
macroéconomique, sont de nous libérer du culte de la
compétitivité, de la croissance qui nous ronge et de la
civilisation de la pauvreté dans le gaspillage.
Le nouveau paradigme doit émerger. Les outils conceptuels
sont présents, que ce soit dans les précieux travaux du
Britannique Tim Jackson ou dans ceux de la Prix Nobel
d'économie 2009, l'Américaine Elinor Ostrom, ainsi que dans
diverses initiatives de la société civile.
Nos démocraties doivent se restructurer, démocratiser la
culture scientifique et maîtriser l'immédiateté qui
contredit la prise en compte du temps long. Nous pouvons
encore transformer la menace en promesse désirable et
crédible. Mais si nous n'agissons pas promptement, c'est à
la barbarie que nous sommes certains de nous exposer.
Pour cette raison, répondre à la crise écologique est un
devoir moral absolu. Les ennemis de la démocratie sont ceux
qui remettent à plus tard les réponses aux enjeux et défis
de l'écologie.
Michel Rocard, Ancien premier ministre,
coauteur avec Alain Juppé de "La politique, telle qu'elle
meurt de ne pas être" (JC Lattès, 314 p., 18 €)
Dominique
Bourg, Professeur à la faculté
des géosciences et de l'environnement
de l'université de Lausanne, membre du Comité de veille
écologique
de la Fondation Nicolas Hulot
Floran Augagneur, Philosophe, il
enseigne la philosophie de l'écologie à l'Institut d'études
politiques de Paris
Article paru dans l'édition du 03.04.11 Le Monde
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