Entretien
avec Stéphane Lhomme
,porte-parole du réseau
Sortir du nucléaire
"Le Grenelle
de l'environnement est une
défaite majeure pour
l'écologie"

En
conclusion du Grenelle de
l'environnement, le président
Nicolas Sarkozy a souligné que
pour lutter contre le
réchauffement climatique, la
France doit opter pour l'énergie
nucléaire, sinon elle devra
''renoncer à la croissance''.
Réfutez-vous cette alternative ?
Si le nucléaire permettait
vraiment de limiter les
émissions de gaz à effet de
serre et de suppléer au pétrole,
il serait peut-être légitime de
discuter de cette option. Mais
selon l'Agence mondiale de
l'énergie (AIE), le nucléaire ne
couvre que 6 % de la demande
mondiale d'énergie, une part si
faible que son impact sur le
climat est quasi nul. De plus,
contrairement à ce qui nous est
souvent dit, cette part va
encore se réduire dans les
années à venir : l'AIE reconnaît
que la part du nucléaire dans
l'électricité mondiale va passer
de 17 % à 12 % en 2030,
c'est-à-dire environ 5 % de la
consommation mondiale d'énergie.
Tant qu'on croit que le
nucléaire va empêcher, même
partiellement, le réchauffement
climatique, ce dernier aura de
beaux jours devant lui.
Les ONG
écologistes qui ont participé au
Grenelle de l'environnement ont
très vite accepté que l'avenir
du nucléaire civil français
reste en dehors du débat.
Comment jugez-vous cette
acceptation ?
Ces associations ont
certainement estimé qu'elles
pourraient se rattraper sur
d'autres thèmes (biodiversité,
transports, etc). Ce qu'elles
n'ont pas compris, c'est qu'en
se pliant au "préalable
pronucléaire", imposé par M.
Sarkozy, y compris son
incroyable accord nucléaire avec
le dictateur libyen Kadhafi,
elles sont allées à la
négociation déjà vaincues,
soumises. Logiquement, elles ont
été balayées sur l'ensemble des
dossiers. En effet,
contrairement à tout ce qui nous
a été affirmé par la puissante
communication élyséenne, le
Grenelle est une défaite majeure
pour l'écologie :
- réduction des pesticides...
"si possible"
- moratoire autoroutier sauf
contournements d'agglomérations
ou "points noirs", autant
dire que la plupart des projets
actuels seront validés
- OGM : un gel... pendant
l'hiver
- moratoire sur les
incinérateurs : sauf en
"dernier recours"... ce qui
ne manquera pas de se produire
Le sommet a
été atteint avec le nucléaire :
M. Sarkozy a abusé l'opinion en
annonçant qu'il n'y aurait pas
de "nouveaux sites". Or,
les projets de nouveaux
réacteurs sont tous prévus dans
des sites déjà existants ! Dans
un pays où il y a 58 réacteurs
en service (plus une douzaine
déjà arrêtés, qui restent à
démanteler), des projets à
foison (EPR, ITER, etc.), des
sites nucléaires gigantesques
(La Hague, Tricastin, Cadarache,
Marcoule, Bure, etc.),
l'attitude des associations
"compatibles Grenelle", qui ont
baissé pavillon sur ce sujet,
est tout simplement indigne.
L'écologie
politique s'était jusqu'ici plus
concentrée sur la lutte contre
le nucléaire, la sortie du
pétrole venant bien après. C'est
en train de changer,
semble-t-il...
C'est en train de changer
dans le discours du pouvoir et
celui des éditorialistes. Ce
sont eux qui ont "décrété" que,
subitement, le nucléaire n'était
plus un problème, et même que
c'était une "solution", et ce
discours s'est imposé en
continu. A force de répéter des
choses parfaitement fausses,
elle ont fini par devenir
"vraies". En réalité, jamais la
facture énergétique de la France
n'a été aussi élevée. Et encore,
il faut y ajouter la facture
nucléaire (démantèlement,
déchets) qui s'annonce
astronomique. Entre 2003 et
2005, c'est l'Allemagne qui est
exportatrice nette d'électricité
vers la France, elle ne sort
donc pas du nucléaire "en
important l'électricité
nucléaire française". Tout
est à l'avenant : le nucléaire
ne subsiste que grâce à des
mensonges d'Etat entretenus par
la publicité ou les discours du
personnel politique.
Du Maroc à
l'Iran en passant par l'Egypte,
beaucoup de pays en
développement souhaitent faire
appel au nucléaire. Ont-ils un
autre choix, compte tenu du coût
de développement des énergies
renouvelables ?
Il faut bien comprendre que,
même si ces pays développent –
hélas – des programmes
nucléaires, cela ne couvrira
qu'une part infime de leur
consommation énergétique. Même
la Chine, qui annonce 40
nouveaux réacteurs, espère
seulement couvrir ainsi 4 % de
son électricité, soit 0,7 % de
sa consommation d'énergie. Dans
ces dossiers, le nucléaire n'est
en rien un outil d'indépendance
énergétique : ce qui est en jeu,
c'est soit une forme de "fierté"
mal placée (du genre "Nous
aussi, nous avons du nucléaire"),
soit des considérations
géopolitiques (ce sont les
Etats-Unis qui poussent l'Egypte
à relancer son programme
nucléaire, pour contrecarrer la
montée en puissance d'autres
pays). Mais, dans tous les cas,
il faut bien noter que ce ne
sont jamais les peuples mais les
dirigeants – souvent des
autocrates – qui veulent du
nucléaire.
Les
antinucléaires sont souvent
accusés de faire le jeu des
pétroliers. Que répondez-vous ?
Il se trouve que nous
dénonçons autant les uns que les
autres car, contrairement à une
idée reçue, ils ne sont pas
concurrents mais ont des
intérêts identiques : faire en
sorte que nous consommions
toujours plus d'énergie, litres
de pétrole ou kilowattheures
d'électricité. Leur seule
crainte est la mise en place
d'une société sobre qui
développerait les économies
d'énergie et les énergies
renouvelables... et sabrerait
leurs profits. D'ailleurs, en
France, Total et Areva sont
actionnaires croisés. Aux
Etats-Unis, le plan énergétique
de Bush impose de nouveaux
forages pétroliers et de
nouveaux réacteurs nucléaires.
Autre exemple, c'est l'industrie
nucléaire qui offre l'énergie
nécessaire à l'extraction du
pétrole des sables bitumineux de
l'Alberta (Canada).