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Lier
sont la
cible des
protestations
sur l'île.
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photo : AFP |
Fukushima: défaillance du Japon, complaisance de
l’Occident
Par MARIE-HÉLÈNE LABBE maître de conférences à l’IEP Paris
La complaisance des Occidentaux à l’égard du nucléaire japonais est à la
mesure de leur sentiment de culpabilité pour les bombardements
d’Hiroshima et de Nagasaki. Même si les présidents américains successifs
se sont gardé de présenter des excuses publiques au peuple japonais, ce
«péché nucléaire» est la toile de fond des relations
américano-japonaises après 1945 et du relèvement du pays sous
l’administration du général MacArthur. Ce pays qui fut frappé par deux
bombes atomiques se vit retirer le droit de fabriquer des armes
nucléaires. Ou plutôt, pour respecter les formes, le gouvernement Sato
proclama en 1967 les trois principes non-nucléaires : pas de
fabrication, pas de stationnement, pas d’importation d’armes nucléaires.
Pour se faire pardonner et le bombardement et le déni de la fabrication
de l’arme, les Américains crurent trouver la parade, la fourniture de
réacteurs pour l’industrie. Le Japon allait être le pays le plus
nucléarisé du monde après les Etats-Unis et la France, mais sans être un
Etat doté d’armes nucléaires. Et dans cette démarche, le Japon fit
preuve d’une grande ambition puisqu’il est le seul Etat non doté d’armes
à maîtriser l’ensemble du cycle de combustible ; de l’enrichissement,
par des procédés originaux, au retraitement, grâce à l’aide de la
France.
La complaisance occidentale se voit également dans le régime de faveur
qui fut appliqué au Japon en matière de contrôles. Au lieu d’être
assujetti aux mêmes contrôles de l’Agence internationale pour l’énergie
atomique (AIEA) que les autres Etats non dotés de l’arme, le Japon a
d’emblée été soumis à des contrôles allégés, de la part de l’AIEA comme
de ses partenaires commerciaux. En échange de son adhésion au Traité de
non-prolifération, ratifié en 1976, il a obtenu l’égalité de traitement
allégé avec l’Europe en matière de contrôles par l’AIEA, alors que les
Européens sont soumis en plus à ceux d’Euratom.
Du côté japonais, prévalent négligence et dissimulation. On aurait
compris que Tokyo rejette l’atome ; il ne l’a pas fait. On aurait alors
imaginé qu’il se doterait d’une culture de sûreté exemplaire pour éviter
toute nouvelle explosion radioactive. Il n’en est rien et l’histoire de
l’industrie nucléaire japonaise est une succession de négligences
dissimulées. La dissimulation s’observe à tous les niveaux (le
technicien le cache à son chef qui le dissimule au directeur de la
centrale qui le dissimule à l’Autorité de sûreté) ; le principe de
fonctionnement étant que toute erreur réparée et tout incident résolu
sont soigneusement effacés, n’apparaissent donc dans les rapports que
les incidents repérés et connus. A ce jeu-là, le complexe nucléaire
autour du tout-puissant électricien Tepco est gagnant : la compétitivité
est maintenue, les performances respectées, comme en URSS au temps du
Gosplan !
Le premier choc visuel, c’est l’irruption de la nature qui se déchaîne
et peut-être se venge. Les accidents nucléaires les plus sérieux - Three
Mile Island (1979), Tchernobyl (1986), Tokai-Mura (1999) - étaient dus à
des erreurs humaines aggravées par des défaillances technologiques. Là,
c’est le séisme qui a tout déclenché, à commencer par le tsunami qui a
arrêté les systèmes de secours et provoqué la réaction conduisant à la
première explosion.
Le deuxième choc visuel, ce sont les silhouettes blanches qui luttent
contre l’incendie avec des tuyaux, «liquidateurs» soumis à des doses de
radioactivité qui mettent leur vie en danger pour éviter la fusion du
cœur, le nuage radioactif et l’opprobre sur le Japon ! Une riposte
artisanale au pays des robots. A cela s’ajoute une gestion déplorable de
la crise. Erreur initiale de Tepco ne noyant pas les réacteurs dans
l’espoir de les préserver. Communications contradictoires et inaudibles
du Premier ministre, des responsables de Tepco et du directeur de
l’Autorité de sûreté, qui dévoilent brutalement l’absence de leadership
et le dysfonctionnement de la démocratie japonaise.
Le troisième choc que constitue Fukushima: une remise en question
planétaire de l’option nucléaire doublée d’une indifférence croissante
pour les victimes. Dans la semaine qui a suivi le 11 mars, tous les pays
nucléarisés se sont exprimés sur leur choix propre, avec des variantes,
bien entendu, selon l’importance des antinucléaires et les échéances
électorales. Ainsi, Angela Merkel annonça-t-elle un moratoire sur la
prolongation de la durée de vie des réacteurs alors que la France,
soucieuse des conséquences potentielles pour ses exportations
nucléaires, appelait à ne pas prendre de «décisions hâtives».
Par ce triple choc, Fukushima a réveillé la peur nucléaire des opinions
publiques, peur qui s’est révélée intacte et sera difficile à dissiper.
Les effets se feront davantage ressentir dans les démocraties que dans
les pays à développement rapide. Dans les pays occidentaux, les opinions
publiques, soutenues le cas échéant par les autorités de sûreté,
imposeront vraisemblablement une réévaluation complète des programmes
nucléaires existants. Celle-ci se traduira par une réappréciation des
contraintes de sûreté - notamment sismiques -, l’abandon de nouveaux
projets et la fermeture de réacteurs trop anciens. L’industrie
nucléaire, devenue une industrie de maintenance, ne pourra renouer avec
la croissance que par une féroce compétition à l’exportation.
A l’inverse, les pays peu démocratiques et en développement rapide ne
modifieront pas leur demande de réacteurs nucléaires, même si, pour la
forme, ils donneront des garanties de sécurité à des exportateurs qui
n’en demandent pas tant. En l’absence de nouvelles normes
internationales de sûreté et d’un corps de contrôle indépendant qui
supplante une AIEA décidément bien inutile, il est à craindre que les
leçons de Fukushima ne soient pas mieux retenues que celles de
Tchernobyl. Le prochain accident nucléaire pourrait bien se produire
dans un pays en développement qui ne sera pas en mesure de le gérer.
Prochain ouvrage: «L’autonomie du nucléaire» (Ed. Félix Tourres, à
paraître en septembre 2011)
Libé+01/04/2011 à 00h00
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