Forêt amazonienne :
les éleveurs au banc
des accusés
Belem Envoyé spécial
|
|
 |
|
--__- |
|
Elevage contre forêt.
Cette bataille
inégale qui dure
depuis des décennies
au Brésil connaît un
nouveau
rebondissement. Le
ministère de la
justice ayant
déclenché des
poursuites contre 22
fermes et 13 groupes
de transport
frigorifique, et
menacé d'en faire
autant contre 72
autres compagnies,
les plus gros
exportateurs de
viande brésiliens se
sont engagés lundi 5
octobre à instaurer
et à respecter la
traçabilité des
produits bovins.
< Ce bras de fer
fait suite à un
rapport de
Greenpeace, paru en
août 2009, sur "le
massacre de
l'Amazonie" qui
montrait les liens
entre l'expansion
foudroyante de
l'élevage et la
destruction de la
forêt.
L'organisation
écologiste mettait
en cause les usines
du sud du Brésil qui
traitent de la
viande et du cuir
provenant de 150 000
hectares déboisés
illégalement. Ces
produits, une fois
"blanchis", sont
revendus à des
entreprises qui
approvisionnent de
grandes marques
mondiales de
chaussures,
d'aliments ou de
voitures. En
Amazonie, selon
Greenpeace, les
éleveurs brûlent un
hectare de forêt
primaire toutes les
18 secondes. Et le
Brésil est le
quatrième émetteur
de gaz à effet de
serre de la
planète.
C'est sur ces
"fronts pionniers",
territoires en
transition entre la
forêt occupée par
ses peuples de
toujours et des
paysages agricoles
exploités en
majorité par des
éleveurs, que se
joue le drame de la
déforestation
amazonienne. Dans
les années 1960 et
1970, à l'apogée de
la dictature
militaire, l'Etat
exalte le peuplement
et la mise en valeur
de l'Amazonie. A
propos de la terre,
un slogan d'alors,
un brin menaçant,
proclame :
"Occupez-la, sinon
vous la perdrez."
Des millions de
Brésiliens vont
migrer vers la
"nouvelle
frontière". On les
incite à couper et à
brûler la forêt,
qui, juge-t-on, ne
vaut rien, ou si
peu.
A côté de la
traditionnelle
"Amazonie des
fleuves" se
développe
l'"Amazonie des
routes", puis celle
des nouveaux espaces
ruraux et urbains
autour de petites
villes surgies de
rien. L'Incra,
l'institut en charge
de la réforme
agraire, devient le
principal déboiseur.
En cette époque
pré-écologique, les
colons sont célébrés
pour leur
contribution
valeureuse à la
construction
nationale.
Aujourd'hui,
environnement
oblige, tout a
changé. Les anciens
colons, ou leurs
enfants, sont
vilipendés. Ils
acceptent mal d'être
montrés du doigt
pour continuer à
faire ce qu'ils ont
toujours fait à la
satisfaction naguère
générale : pousser
des troupeaux de
vaches blanches à
bosse sur les
décombres de la
forêt.
Entre-temps, le
Brésil est devenu le
premier exportateur
de boeuf au monde,
avec 30 % du marché.
Il possède le plus
grand cheptel de la
planète, avec 200
millions de têtes,
dont 30 millions en
Amazonie. Selon le
chercheur Paulo
Baretto, de
l'institut Imazon,
les chiffres de la
déforestation
épousent, avec un an
de retard, les
variations des cours
de la viande à la
Bourse de Chicago.
Malgré ce
renversement, il y a
peu de chance que
les choses bougent
sur le terrain.
L'élevage reste
attractif pour les
petits agriculteurs.
"C'est le mode de
vie le mieux adapté
aux précarités des
fronts pionniers,
explique René
Poccard-Chapuis,
coordinateur à Belem
du Cirad, le Centre
international de
coopération en
recherche
agronomique. Sur un
territoire immense,
les difficultés de
circulation, le
manque
d'infrastructures et
les conditions de
travail difficiles
ont découragé ou
marginalisé les
cultures pérennes."
Le pâturage est un
excellent moyen de
marquer la propriété
foncière, clé de
l'enrichissement, et
de la spéculation.
L'élevage extensif
exige peu d'efforts
et un faible
investissement. Même
les plus pauvres
peuvent s'y lancer
en louant un
troupeau ou en s'en
partageant les
revenus. Le cheptel
permet de sécuriser
son capital et d'en
tirer de l'argent
liquide à tout
moment grâce à
l'organisation
efficace de la
filière. Autrement
dit, dans le boeuf,
tout est bon.
La lutte contre la
déforestation
suppose de
poursuivre les
politiques de
contrôle engagées :
surveillance par
satellite,
régularisation
foncière,
installation d'un
cadastre,
généralisation de la
traçabilité des
produits. Il faudra
surtout, à terme,
interdire aux
bûcherons et aux
éleveurs, qui
travaillent en
tandem, d'accéder
aux forêts menacées.
En attendant qu'on
leur propose un mode
plus durable de
développement,
l'immense majorité
des petits
agriculteurs
amazoniens
continueront de
trouver le salut
dans l'élevage. Sur
les cendres de la
forêt.
Jean-Pierre
Langellier
Article paru dans
l'édition du
08.10.09 LE MONDE