Emeutes de
la faim ou
la revanche
des paysans
Sylvie
Brunel
professeur
des
universités
à
Paris-Sorbonne,
ancienne
présidente
d’Action
contre la
faim.
Il a
suffi
d’une
baisse
conjoncturelle
de
production
de 10 %,
liée à
de
mauvaises
récoltes
dans les
grands
pays
producteurs
de
l’hémisphère
Nord et
en
Australie,
pour que
le monde
s’affole
: nous
courons
à la
famine !
Pourtant,
cette
flambée
s’explique
d’abord pour
des raisons
spéculatives
et des
achats de
précaution :
peur de
manquer,
volonté de
certains
grands pays
exportateurs,
comme la
Thaïlande et
le Vietnam
de réserver
leur
production à
leur marché
interne,
opérations
boursières
se sont
conjuguées
pour créer
l’illusion
d’une
pénurie
mondiale.
Pourtant, si
de tels
emballements
des cours se
sont déjà
produits par
le passé, en
1973-1974 ou
en
1996-1997,
ils mettent
aujourd’hui
en évidence
l’extrême
vulnérabilité
et la
dépendance
de nombreux
pays en
développement
à l’égard de
leurs
importations
alimentaires.
Au moment de
la crise de
la dette, la
plupart
d’entre eux
ont fait le
choix, sous
la pression
des
institutions
financières
internationales,
d’ouvrir
leurs
frontières
et de
nourrir les
citadins
grâce aux
marchés
mondiaux. La
surproduction
dans les
pays du
Nord, liée
aux sommes
investies
dans
l’agriculture,
avait créé
un excédent
de denrées
alimentaires
qu’Europe et
Etats-Unis
ont pris
l’habitude
d’exporter.
Le prix
mondial du
blé, du
maïs, du riz
s’est ainsi
établi au
niveau du
producteur
le plus
compétitif,
d’autant
plus
compétitif
que les
subventions
à
l’exportation
puis, quand
l’OMC les a
interdites,
les aides
directes au
revenu
agricole ont
tiré à la
baisse les
cours
mondiaux,
sans
relation
aucune avec
les coûts de
production
réels.
Les
producteurs
du Sud ont
ainsi été
laminés par
l’invasion
de denrées
agricoles à
bas prix,
que leurs
gouvernements
ont
privilégiées
par rapport
aux
productions
internes
pour alléger
des budgets
nationaux
déjà très
tendus par
le règlement
de la dette.
Ainsi, les
villes du
Sud sont
nourries
depuis deux
bonnes
décennies
par les
agriculteurs
du Nord,
tandis que
les paysans
du Sud
quittent
leurs
campagnes
faute de
pouvoir
tirer un
revenu
suffisant de
leur
activité.
L’exode
rural, qui
vient
grossir les
bidonvilles,
aggrave donc
doublement
le problème
alimentaire
: d’une part
en créant de
vastes
«plèbes
urbaines»
qui comptent
sur une
nourriture
importée à
bas prix,
d’autre part
en privant
les
campagnes
d’une
paysannerie
qui aurait
permis
d’alléger la
facture
alimentaire
et de créer
un marché
intérieur en
élevant le
pouvoir
d’achat des
paysans (1
300 millions
de paysans
dans les
pays en
développement,
contre
environ
60 millions
dans les
pays
riches).
Pourtant
accuser les
pays du Nord
et les
institutions
financières
internationales
d’avoir
voulu
affamer les
pays en
développement,
de commettre
un «crime
contre
l’humanité»,
selon la
formule de
Jean
Ziegler,
l’ancien
rapporteur
spécial des
Nations
unies pour
le droit à
l’alimentation,
est infondé.
D’abord
parce qu’il
n’existe pas
de grand
Satan
manipulant
les marchés
mondiaux,
chaque pays
recherchant
d’abord à
maximiser
ses intérêts
économiques
et
politiques à
court terme.
Ensuite
parce que
les pays en
développement,
bien avant
la crise de
la dette,
ont été les
premiers à
sacrifier
leurs
paysanneries
sur l’autel
de
l’urbanisation,
de
l’industrialisation.
Et de la
paix
sociale, qui
passait par
des denrées
alimentaires
à bas prix
en milieu
urbain, dont
l’importation
présentait
en outre le
mérite de
rapporter de
providentielles
taxes à
l’importation
à des
gouvernements
traditionnellement
pauvres en
recettes
fiscales.
Cette
tension
alimentaire,
qui se
traduit par,
à la fois,
du
mécontentement
urbain et la
résurgence
des grandes
peurs
malthusiennes
- ne
sommes-nous
pas trop
nombreux sur
la Terre ?
Allons-nous
manquer de
nourriture ?
- prend une
dimension
particulière
au moment où
le
développement
durable est
devenu la
grande
priorité
internationale.
L’usage
alimentaire
des terres
agricoles
est de plus
en plus
concurrencé
par d’autres
usages :
l’alimentation
animale, les
biocarburants,
l’espace
protégé au
nom de la
biodiversité.
Pourtant,
des réserves
de
production
considérables
existent car
la surface
agricole
utile
mondiale est
loin d’être
utilisée de
façon
optimale :
il existe
des
possibilités
d’accroissement
de la
production
agricole à
la fois
verticales
(les
rendements
restent très
faibles dans
de nombreux
pays) mais
aussi
horizontales,
non
seulement en
Amérique
latine, mais
aussi en
Europe, et
aux
Etats-Unis,
qui ont
longtemps
fait le
choix de
limiter les
surfaces
cultivées
pour
maintenir
élevés les
prix. La
situation
actuelle
offre
surtout une
nouvelle
opportunité
aux
paysanneries
du monde
entier,
longtemps
oubliées,
méprisées,
dans les
politiques
de
développement
: celle de
vivre
décemment,
elles qui,
faute de
débouchés et
de revenus,
formaient
jusque- là
les
principaux
bataillons
de la faim.
La crise
alimentaire
actuelle
montre qu’il
n’est pas
«durable» de
négliger la
petite
agriculture
familiale
paysanne :
lui
permettre de
vivre
convenablement
de son
travail est
la seule
condition
pour
résoudre le
dilemme
alimentaire,
tout en
permettant
de faire
baisser les
prix de la
nourriture
sur les
marchés
internes.
Pour mener
de vraies
politiques
alimentaires,
certains de
pays en
développement,
surtout en
Afrique,
doivent
retrouver la
possibilité
de protéger
leurs
frontières
de la
concurrence
extérieure,
de façon à
valoriser
les
productions
locales,
longtemps
méprisées
par les
citadins,
dont les
habitudes
alimentaires
ont été
façonnées
par la
publicité
des grandes
firmes
agroalimentaires.
Mais aussi
par l’aide
alimentaire,
dont les
Etats-Unis
reconnaissent,
dès son
institutionnalisation
en 1954
qu’elle doit
permettre de
conquérir de
nouveaux
marchés. Les
pays qui ont
su préserver
leur
agriculture
se
caractérisent
par un
nationalisme
alimentaire
intransigeant,
comme en
Corée du Sud
ou au Japon.
Aujourd’hui,
la grande
différence
entre les
agriculteurs
du Nord, qui
ne
représentent
que 2 % de
la
population
active, et
ceux du Sud,
qui en
pèsent
environ 60
%, c’est que
les premiers
sont formés,
protégés,
qu’ils ont
accès au
crédit et à
divers
mécanismes
d’aide,
tandis que
les seconds
sont exposés
de plein
fouet aux
fluctuations
des marchés
internationaux,
à la hausse
comme à la
baisse.
Est-ce enfin
la revanche
des paysans
?