«L'écologie politique est la seule
idée nouvelle depuis 1945»

Yves Frémion,
écrivain, journaliste, critique
de BD et député européen vert,
publie «Histoire de la
révolution écologiste», ouvrage
dans lequel il détaille les
fondements de l'écologie
politique, ses acteurs et son
positionnement sur l'échiquier
des partis. Jusqu'à l'époque
actuelle, avec Hulot et Voynet.
Comment l'écologie politique
a-t-elle émergé ?
Il ne faut
pas confondre l'écologie
scientifique et l'écologie
politique. La première est une
science définie en 1866 par le
zoologiste allemand Ernst
Haeckel comme «la totalité
de la science des relations de
l'organisme avec l'environnement
comprenant au sens large toutes
les conditions d'existence». L'écologie
politique, c'est le passage
d'une science à une conscience,
puis à une organisation.
Vous
distinguez aussi défense de
l'environnement et écologie
politique.
L'écologie
politique, c'est une globalité,
une pensée qui articule une
révolution de la société autour
d'un certain nombre d'axes : la
protection de l'environnement et
la sauvegarde de la nature ; la
solidarité sociale ; la
citoyenneté et la démocratie ;
dans une perspective qui suppose
des rapports Nord-Sud
différents. Un combat pour
l'environnement est toujours un
combat social et citoyen, et
inversement.
Les
«environnementalistes» sont
des écologistes inachevés, il
leur manque une dimension.
Nicolas Hulot est un
environnementaliste. Il est
sincère, mais il s'est fourvoyé
; il a planté les Verts à
l'élection présidentielle. Il a
laissé croire que des problèmes
planétaires n'étaient pas
politiques et pouvaient être
réglés avec cinq mesures prises
par n'importe quel candidat.
Cela dit, il a fait avancer la
prise de conscience
environnementale.
Vous
consacrez la première partie de
votre livre aux
«précurseurs» de l'écologie
politique.
Je voulais
montrer que l'écologie politique
n'est pas née ex nihilo. Il y a
des penseurs qu'on pourrait ne
pas associer à l'écologie, comme
Hans Jonas (1903-1993) ou Hannah
Arendt (1906-1975), penseurs de
l'éthique, qui ont pourtant
structuré la pensée des
écologistes. Le principe de
responsabilité posé par Hans
Jonas, on en trouve l'héritage
dans le principe pollueur
payeur.
Du
côté des économistes ?
Jacques
Duboin (1878-1976) a très tôt
réfléchi au partage équitable
des richesses, à «l'économie
distributive» . Il dénonce
la course à la production comme
source de pauvreté, critique
l'idéologie du progrès. Il est à
l'origine de toutes les
réflexions des Verts sur le
revenu minimal d'existence, de
même qu'il nous inspire lorsque
nous demandons que l'OMC soit
transformée en une OMCE,
organisation mondiale du
commerce équitable. Il y a aussi
Nicholas Georgescu-Roegen
(1906-1994), le grand théoricien
de ce qu'on appelle aujourd'hui
la décroissance. Adversaire du
«développement durable», il
considère que le développement
d'une société ne peut être fondé
que sur des éléments marchands.
Au Parlement européen, au début
des années 90, les Verts ont
ainsi tenté d'imaginer le
Bonheur national brut (BNB, à la
place du PNB), avec des
indicateurs de bien-être et non
de profit.
Vous
faites du géographe Elisée
Reclus (1830-1905) le
«fondateur de l'écologie
politique» en France.
Grande figure
libertaire, archétype du
protestant austère, cet immense
géographe, très concret, voulait
observer sur le terrain. Pour
réaliser une encyclopédie dédiée
à l'histoire de la Terre, Reclus
a parcouru le monde et a
constaté les premières
dégradations dues à
l'industrialisation forcenée et
à l'agriculture intensive...
Libertaire, il se sent proche
des peuples écrasés par le
colonialisme. Géographe, il se
sent proche de ceux qui luttent
pour protéger la nature. C'est
aussi un fervent féministe,
partisan du contrôle des
naissances, un pacifiste. Il est
vraiment le premier à articuler
tous les piliers de l'écologie
politique en France.
Vous
soulignez aussi le rôle de la
science-fiction.
A la fin des
années 60, les auteurs de
science-fiction commencent à
spéculer sur les sciences
humaines, dont l'écologie. Avec
notamment Frank Herbert,
lui-même écologue, qui livre un
chef-d'oeuvre de l'écologie
fiction, le cycle de Dune .
Mais aussi l'école
catastrophiste anglaise, avec
J.-G. Ballard, John Christopher,
John Wyndham, plus tard John
Brunner ou Christopher Priest.
Ils décrivent un monde en proie
aux désastres environnementaux :
inondations, forêts pétrifiées,
désertification, cyclones, puis
la déglingue sociale...
On a
justement beaucoup reproché aux
écolos d'être catastrophistes.
On avait
peut-être tort d'être
catastrophistes, mais on avait
raison, puisque ce qu'on
décrivait est arrivé ! Les faits
ont fini par nous donner raison,
hélas : réchauffement
climatique, érosion de la
biodiversité, pollution des
eaux...
Dans
votre livre, vous montrez des
unes de la Gueule ouverte ,
le journal pionnier de
l'écologie politique.
L'écologie
politique émerge en France dans
la foulée de mai 1968. En 1971,
le dessinateur et journaliste
Pierre Fournier lance ce qu'il
appelle «le coup d'envoi de
la révolution écologiste en
Europe», la première vraie
grande manifestation écolo, un
sit-in de six semaines dans
l'Ain contre la construction de
la centrale de Bugey. En 1972,
Fournier crée La Gueule
ouverte , sous-titré
«le journal qui annonce la fin
du monde» . Tous les écolos
français sont fils de Fournier.
1974
marque la première incarnation
«écologiste» sur la
scène politique, avec René
Dumont, pull rouge et cheveux
blancs.
Il a alors 70
ans, agronome, pacifiste,
président d'honneur des Amis de
la Terre. Avec lui, déclare-t-il
quand il se présente à
l'élection présidentielle,
«l'utopie fait son entrée dans
l'histoire de France». Son
style détonne : à l'entrée de
l'ORTF, il exige qu'on enlève la
pancarte «Interdit aux
animaux», parce qu'en tant
qu'animal, lui-même ne pourrait
entrer ! Avant l'émission, il se
relaxe, allongé par terre. A
l'époque, les écolos sont seuls
à porter le combat de
l'environnement, personne ne
s'en soucie dans les partis
traditionnels.
Dix
ans plus tard, c'est la création
du parti des Verts.
L'écologie
politique est la seule idée
nouvelle dans la politique
française depuis la dernière
guerre. Du coup, elle emmerde
tout le monde, elle fiche en
l'air tous les schémas
préexistants. Quand nous sommes
arrivés pour la première fois
dans les assemblées, personne ne
savait où nous placer. A gauche
? A droite ? C'était des
discussions interminables : les
élus de gauche ne voulaient pas
qu'on nous mette plus à gauche
qu'eux dans les hémicycles ; à
droite, c'était nous qui ne
voulions pas y aller. Au
Parlement européen, ils ont fini
par nous mettre au fond, et
nous, on disait : «Pourquoi
pas devant ?»
L'écologie
politique n'est née ni de la
gauche ni de la droite. Elle a
émergé en cherchant ses propres
racines, en se fondant sur un
ensemble d'idées qui fédéraient
des cultures très diverses et
parfois difficiles à articuler.
Aujourd'hui, les points de
fracture ne passent plus par
l'axe gauche-droite. On a
apporté une réponse à cette
question depuis longtemps avec
les partenariats dans des
exécutifs nationaux, municipaux
et régionaux. Parfois possible
avec les gauches, cela ne
pourrait se faire avec la droite
ou l'extrême droite.
Si, pour
beaucoup, l'écologie sort de cet
axe sempiternel, une partie des
Verts se revendiquent de gauche
; mais parmi eux, certains
l'entendent comme la gauche de
gouvernement et d'autres comme
la gauche de la gauche. En
revanche, il n'y a pas de clan
pour une alliance avec la
droite... Enfin, jusqu'au mois
dernier, lorsque certains Verts
ont prôné un ralliement à Bayrou
!
A
leurs débuts, les Verts étaient
plutôt environnementalistes.
Les débuts se
construisent en effet autour de
l'environnement et avec le
soutien de nombreuses
associations de protection de
l'environnement. Même si on
trouve très tôt dans leur
programme des éléments tels que
la réduction du temps de
travail, les Verts se font
connaître par ce qui est le plus
original dans leur programme :
la défense de l'environnement.
Le changement
se produit en 1993, avec
Dominique Voynet et ses amis.
Ils renversent cette vision de
l'écologie, notamment en partant
sur l'idée d'un partenariat avec
des grands partis de gauche. Et
c'est la tendance Voynet qui
s'impose. Chez les Verts, chacun
a sa spécialité. Voynet avait
une vraie conscience
environnementale, mais ce
n'était pas sa spécialité,
contrairement à Yves Cochet.
Elle était plus forte sur les
questions sociales, citoyennes
ou sur la santé.
Mais pour
participer à des coalitions avec
la gauche, pour contribuer à la
gestion, il faut montrer qu'on
est compétent dans tous les
domaines. Donc on a mis en
valeur dans nos programmes ce
qui ne l'avait pas été
jusqu'alors, comme
l'antiracisme, la parité
homme-femme, la défense des
sans-papiers, la qualité de la
vie, la démocratie... Les Verts
ont perdu des adhérents à ce
moment-là, mais en ont gagné
d'autres. Par exemple, d'anciens
gauchistes qui jusque-là avaient
toujours été rebutés par ceux
qu'ils appelaient les
«bouffeurs de carottes» !
Pourquoi les gauchistes français
ont-ils été si réfractaires à
l'écologie ?
Un des
fondements du marxisme, c'était
la haine de la campagne, le
désintérêt pour les paysans
Staline les massacrera en masse,
surtout les plus pauvres, sans
que ça émeuve à gauche. Après
1968, il n'y a pas eu de relais
des idées écologistes dans
l'extrême gauche, et les
gauchistes n'ont pas investi
l'écologie, contrairement aux
Allemands. Une des grandes
différences de l'écologie
politique avec l'extrême gauche,
c'est que les Verts se sont
toujours pensés comme
réformistes ET révolutionnaires.
Nous avons toujours souhaité une
révolution douce, pas un Grand
Soir. Or, une révolution douce,
ça se construit petit à petit.
Et si on veut réussir, il faut
accepter des idées, même des
réformes proposées par d'autres,
quand elles vont dans le sens
qui nous convient.
Pour
les Verts, quel est le bilan de
Dominique Voynet au ministère de
l'Environnement ?
Pas terrible,
mais mieux qu'inexistant, mieux
que ses prédécesseurs ou
successeurs. Parce qu'elle est
écolo, elle en a pris plein la
gueule. Certains services, comme
la Datar, avaient les
kalachnikovs braquées sur elle
en permanence ! Moi, j'étais
très sceptique sur ce qu'on
pouvait réaliser avec un seul
ministre Vert dans un
gouvernement. Il aurait fallu un
Vert dans chaque cabinet pour y
donner le point de vue écolo, et
un groupe à l'Assemblée comme
relais.
Selon
le baromètre du Cevipof (1)
réalisé en février, alors que
l'environnement était au coeur
des préoccupations des Français,
les écolos historiques ne
décollaient pas dans les
sondages. Confirmation le 22
avril avec le faible score de
Voynet. Pourquoi ce décalage ?
Quand vous
n'êtes pas un parti politique
fondé autour d'une idéologie,
vos électeurs naviguent. Un
coup, ils votent pour vous ; le
suivant, ils s'abstiennent ou
votent utile. 50 % des Verts ont
voté Royal au premier tour. En
politique, les choses n'avancent
pas vite. Incomprises il y a dix
ans, certaines de nos
propositions sont devenues
banales. Depuis cinq ans, il y a
une explosion de la
problématique environnementale.
Maintenant, la société est
d'accord avec nous. Mais le pas
n'est pas encore franchi de la
popularité, de la sympathie,
jusqu'au bulletin de vote.
N'est-ce pas un échec alors que
Nicolas Hulot a su se faire
l'avocat de la lutte contre le
réchauffement climatique ou
l'érosion de la biodiversité ?
S'il s'était
présenté, Hulot aurait fait le
même score que Voynet !
Aujourd'hui, les Français ont
bien conscience que les vrais
dangers sont dans la crise
environnementale, mais ces
sujets-là sont anxiogènes. Au
conseil national du parti (2),
nous avons décidé d'organiser
des assises régionales pour une
refondation de l'écologie
politique. Nous tenons à notre
fonctionnement «basiste» ,
très libertaire, qui donne la
parole à chacun. Alors, comment
ne pas perdre cette richesse,
mais gagner l'efficacité que
nous n'avons pas ?
De toute
façon, la présidentielle est
toujours une très mauvaise
élection pour les Verts.
Maintenant, dans la foulée du
1,57 % de Voynet au premier
tour, la question est le
résultat que feront les Verts
aux législatives. Je suis
confiant. Beaucoup de gens
culpabilisent autour de ce
maigre score. Ils reviendront.
(1) Centre
d'étude de la vie politique
française. (2) Le 25 avril.
Né en 1947 à
Lyon, Yves Frémion est écrivain
(science-fiction et polars),
journaliste (Fluide Glacial),
critique de bande dessinée et
créateur. Il se décrit comme un
«soixante-huitard de base», qui
a participé au mouvement des
communautés des années 70.
Libertaire, Yves Frémion rejoint
les Verts en 1987. Longtemps
membre du conseil national, il
est le spécialiste des questions
culturelles dans le parti
écologiste. Député au Parlement
européen de 1989 à 1994, il est
conseiller régional en
Ile-de-France depuis mars 1998
et candidat aux législatives
dans l'Aveyron. Dans son livre
publié en 2007, Histoire de la
révolution écologiste (Ed.
Hoëbeke), Yves Frémion retrace
l'émergence de l'écologie
politique depuis 1968 et son
«installation» dans la société
française.
© Libération
02 & 03 juin 2007
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