Chercheurs
d’or vert en
Guyane
Botanique.
La richesse
végétale de
la forêt
amazonienne
permet aux
scientifiques
de divers
domaines -
botanique,
zoologie,
matériaux,
santé -
d’explorer
de nouvelles
voies.
Envoyé
spécial à
Cayenne
SYLVESTRE
HUET
C’est
l’histoire
du
bois-canon
et de la
fourmi.
Alain
Dejean,
universitaire
au teint
buriné
par des
décennies
de
recherches
tropicales,
la
raconte
sur le
terrain.
Une
piste
forestière,
à
quelques
kilomètres
seulement
de
l’astroport
de
Kourou,
en
Guyane
française.
Le
biologiste,
bottes
bien
plantées
dans la
gadoue,
fait
court
mais
précis,
écrivant
lui-même,
d’autorité,
sur le
carnet
du
journaliste,
les
termes
latins -
Azteca
alfari
pour
la
fourmi,
Cecropia
obtusa
pour
l’arbre.
On
entend
les
oiseaux,
le
zonzon
des
insectes,
le tout
dans une
explosion
de vert
et de
chaleur
humide.
Mais
Alain
Dejean
ne se
laisse
pas
détourner
de sa
mission
:
démontrer
in vivo
quels
trésors
de
«coévolution
entre
plantes
et
insectes»
la forêt
de
Guyane
offre
aux
scientifiques,
et donc
justifie
leur
présence
permanente
(lire
ci-dessous).
L’histoire
donc.
L’arbre, le
bois-canon
dit-on ici,
une
«espèce
pionnière»,
précise le
biologiste,
s’installe
aux
lisières, au
bord des
pistes, là
où le soleil
abonde après
qu’une
trouée,
formée
naturellement
ou par un
bulldozer,
eut ouvert
l’espace
forestier.
Il pousse à
une vitesse
impressionnante,
pour gagner
sa place au
soleil. Une
lutte qu’il
ne peut
toutefois
gagner
qu’avec
l’aide d’Azteca
alfari.
Une petite
fourmi noire
qui ne vit
que sur lui,
et se
nourrit… en
le
débarrassant
des
insectes,
champignons
et autres
malfaiteurs.
Mais comment
s’assure-t-il
de son
concours ?
«Arbre
creux».
En lui
offrant le
gîte en plus
du couvert,
explique
Dejean. Et
de montrer,
sur le tronc
du jeune
bois-canon,
un minuscule
trou bien
rond, par où
passent les
fourmis.
«L’arbre,
creux,
comporte des
trous
préformés,
fermés par
une très
mince paroi,
juste de la
bonne taille
pour ces
fourmis.
Lorsque la
reine
fécondée
arrive, elle
la perce,
puis
s’installe.
Dès lors,
les deux
espèces, la
végétale et
l’animale,
coopèrent à
leur
réussite
commune.»
D’ailleurs,
argumente-t-il
en passant
un fossé,
regardez
celui-ci.
Feuilles
ternies,
mangées sur
les bords,
il fait
grise mine…
«Je parie
qu’il
n’héberge
pas de
colonie de
fourmis.»
Pari gagné,
bien sûr.
De telles
histoires,
Alain Dejean
en regorge.
Au-delà de
la simple
observation,
elles vont
du modèle
très
théorique de
la
coévolution
jusqu’à
l’élucidation
des volets
moléculaires
de ces
interactions.
Certaines
ont donné
lieu à de
jolis
succès.
Comme cet
article paru
dans
Nature
(1) relatant
la
découverte
de
«pièges à
insectes»
fabriqués
par des
fourmis
habitant sur
une autre
espèce
d’arbre, à
l’aide de
mycélium de
champignon
et des
«poils» du
végétal. Une
histoire
dont il
cherche… et
trouve
rapidement
un exemple,
sur des
arbres (Hirtella
physophora)
de
sous-bois,
spécialisés
dans la
pousse à
l’ombre et
lente - un
mètre par…
siècle !
Si le
potentiel
scientifique
de la forêt
guyanaise
fait vibrer
écologistes,
botanistes
et autres
zoologistes,
il ne s’y
limite pas
et va
jusqu’aux
applications
technologiques
et de santé.
En témoigne
le premier
laboratoire
universitaire
de Guyane
associé au
CNRS, le
L3MA
(Matériaux
et molécules
en milieu
amazonien).
Un labo de
chimie mais
où l’on
trouve, à
côté de
manips sur
la corrosion
des métaux
en climat
tropical,
des sacs de
feuilles,
des morceaux
de bois de
rose (un
arbre
utilisé en
parfumerie),
des
catalogues
d’arbres aux
propriétés
mécaniques
patiemment
établies par
les équipes
du Cirad
(Centre de
coopération
internationale
en recherche
agronomique
pour le
développement)
à Kourou.
Herbier.
Didier Stien
(CNRS) s’y
affaire à
mettre en
service des
appareils
d’électrochimie,
des
extracteurs
moléculaires,
un
spectromètre
Raman, un
chromatographe
pour
identifier
les
molécules,
et même une
unité de
résonance
magnétique
nucléaire de
400
Mégahertz…
«Au
total, nous
avons
bénéficié de
plus d’un
million
d’euros
d’équipements»,
précise-t-il.
Objectif ?
«Découvrir
les
mécanismes
moléculaires
qui
permettent à
tel arbre de
résister aux
champignons
et insectes,
ou les
raisons de
ses
propriétés
mécaniques.»
Tout neuf,
le labo est
déjà
productif,
et témoigne
d’une
volonté de
réaliser ici
le travail à
valeur
ajoutée
scientifique
sur le
matériel
récolté en
Guyane.
Plusieurs
thèses sont
en cours.
Parmi leurs
auteurs, une
jeune
chinoise (en
cotutelle
avec une
université
de Pékin) ou
Mariana
Boyer, de la
première
génération
de Guyanais
à pouvoir
aller
jusqu’au
sommet du
cursus
universitaire
sans quitter
le
département.
Peut-être la
première
étape vers
une
université
de plein
exercice en
Guyane…
Cette
démarche
scientifique,
de l’arbre à
la molécule,
Véronique
Eparvier (IRD
- Institut
de recherche
pour le
développement
-) la met en
œuvre en
visant la
pharmacie.
La jeune
chimiste,
formée à la
botanique
tropicale et
à
l’ethnopharmacologie
(l’usage
thérapeutique
traditionnel
des
plantes), va
du terrain
au labo. Une
semaine par
mois,
raconte-t-elle,
«je
collecte».
Sur la piste
Saint-Elie
(tracée en
pleine
forêt) près
du lac du
barrage
hydroélectrique
d’EDF à
Petit-Saut,
ou tout
simplement
au bord de
la route.
Ses yeux
vifs
furètent, à
la recherche
de plantes
appartenant
à des
familles
connues pour
receler des
molécules
réputées
d’intérêt
thérapeutique,
soit par
leur usage
traditionnel,
soit par une
analyse
moléculaire.
«Je les
reconnais
aux fleurs,
à la couleur
du latex, à
certaines
nervures de
feuilles…»
Après avoir
vérifié la
présence
d’autres
individus de
l’espèce, la
jeune femme
récolte
feuilles,
écorce ou
latex. Puis,
les emporte
à l’Herbier
de Guyane, à
Cayenne
(géré par l’IRD),
pour
identification.
En trois ans
(et toujours
en CDD au
CNRS, à
32 ans !),
elle affiche
plus de
204 entrées
nouvelles
dans la
collection.
Ensuite,
elle doit se
livrer au
patient
travail de
séchage,
broyage,
extraction…
et tout se
termine par
de petits
tubes de
verres que
l’on envoie
à
Gif-sur-Yvette,
à l’Institut
de chimie
des
substances
naturelles
du CNRS pour
les tests de
potentiel
thérapeutique
(antibiotique,
anticancéreux,
antipaludisme).
Déjà des
résultats ?
Oui, en
tests, mais
de là au
médicament,
«il y a
dix ans au
moins»,
explique-t-elle.
Et de
relativiser
les espoirs
mis trop
vite sur les
«trésors
cachés» que
recèlerait
la forêt
tropicale
pour la
médecine :
«Il faut
être patient
: sur des
milliers de
plantes
testées, on
aura
quelques
médicaments,
pas plus.»
(1) Alain
Dejean et
al, Nature,
21 avril
2005.