La justice vient de reconnaître que
certains produits utilisés par les
agriculteurs sont cancérogènes. Le
résultat d'une longue bataille menée
par un couple vosgien
Qui aurait parié qu'une femme
d'agriculteur parviendrait, de
la petite ville vosgienne de
Rambervillers, à percer l'un des
secrets industriels les mieux
gardés, celui de la composition
des pesticides de grandes
marques? Personne, tant les
multinationales du secteur
avaient verrouillé, jusqu'ici,
l'accès à ces informations
concurrentielles. Mais Catherine
Marchal a puisé une énergie hors
du commun dans le sentiment
d'injustice qui l'habite depuis
2003.
Maladies professionnelles
En dehors du cas de
Dominique Marchal, exposé
dans notre article
ci-contre, deux autres
décisions positives ont été
rendues récemment concernant
des agriculteurs exposés aux
pesticides. Cancer du
pancréas. Le comité régional
de reconnaissance des
maladies professionnelles de
Midi-Pyrénées a émis un avis
favorable dans le cas de
Michel Pérès. Cet exploitant
du Castéra (Haute-Garonne)
est décédé en 2004 d'un
cancer du pancréas, à l'âge
de 57 ans. Ses filles,
Nathalie et Laurence, ont
appris la décision par un
courrier de l'assureur, daté
du 15 mai 2006. Elles ont
obtenu le paiement des
indemnités journalières dues
à leur père, le
remboursement des frais
d'obsèques et le versement
du capital-décès. Maladie de
Parkinson. A Bourges, c'est
un ouvrier agricole, Gilbert
V., qui a obtenu la
reconnaissance du caractère
professionnel de sa maladie
de Parkinson, une première
pour cette pathologie. La
décision a été rendue le 12
mai 2006 par le tribunal des
affaires de sécurité
sociale.
Cette année-là, la Mutualité
sociale agricole (MSA) réfute
l'origine professionnelle de la
maladie de son mari, Dominique.
A 49 ans, l'exploitant souffre
d'un syndrome myéloprolifératif
- une multiplication anormale
des plaquettes sanguines -
susceptible de se transformer en
leucémie aiguë. Cette pathologie
est répertoriée de longue date
chez les employés des
raffineries exposés au benzène,
un dérivé du pétrole. Alors
Catherine Marchal s'interroge:
certains des pesticides utilisés
durant vingt-cinq ans par
Dominique - près de 250 en tout
- contenaient-ils du benzène?
Les fabricants connaissent la
réponse, bien sûr, ainsi que le
ministère de l'Agriculture,
chargé d'homologuer leurs
produits. Pourtant, les époux
Marchal n'ont réussi à obtenir
l'information qu'au terme d'une
longue procédure judiciaire. Le
président du tribunal des
affaires de sécurité sociale des
Vosges s'est finalement résolu à
ordonner l'analyse des bidons
stockés dans une bâtisse de
l'exploitation. Résultat de
l'expertise? La substance
cancérogène est retrouvée dans
plusieurs échantillons. Dans
leur décision du 18 septembre
2006, qui n'est plus susceptible
d'appel, les juges d'Epinal ont
donc classé le cas de Dominique
Marchal en maladie
professionnelle. Une victoire
inespérée qui souligne, du même
coup, la grande solitude des
agriculteurs obligés d'enquêter
eux-mêmes sur les causes de leur
cancer.
Ils sont peu nombreux à se
lancer sur ce parcours du
combattant. Encore moins à
obtenir, à l'arrivée, le sésame
établissant que leur pathologie
est bien liée à leur activité.
Pourtant, la littérature
scientifique abonde à ce sujet.
Des études internationales
révèlent au sein de la
population des cultivateurs un
taux anormalement élevé de
leucémies, de tumeurs
cérébrales, de cancers des
ganglions et de la prostate.
Mais, rapporté à un seul
individu, le lien de cause à
effet est délicat à prouver. Du
coup, la plupart des
agriculteurs tombent dans les
oubliettes du système
d'évaluation du caractère
professionnel des maladies.
Celui-ci passe de toute façon à
côté de la moitié des cas de
cancer - au moins - tous métiers
confondus. «3 000 dossiers se
soldent par une reconnaissance
chaque année, alors que le
nombre de malades est estimé
entre 6 000 et 24 000», rappelle
le Dr Pierre Lebailly, chercheur
au centre François-Baclesse, à
Caen.
Le benzène, suspect n° 1
Le benzène menace-t-il la
santé des pompistes ou même
celle des citadins? La
question, non tranchée,
revient régulièrement sur le
tapis. Car cette substance,
classée cancérogène par
l'Union européenne, est
présente dans l'essence et,
par conséquent, dans les gaz
d'échappement des voitures
et des deux-roues. A Paris,
par exemple, le taux de
benzène dans l'air dépasse
les normes de dangerosité
sur plusieurs grands axes,
selon le rapport d'activité
d'Airparif. La
réglementation limite la
teneur à 1% dans les
carburants et à 0,1% dans
les solvants. Mais les
scientifiques ne peuvent pas
garantir que cette norme
protège suffisamment les
citoyens. «Il n'est pas
possible de déterminer
expérimentalement les doses
de benzène ne produisant pas
d'effet cancérogène»,
indique l'Institut national
de recherche et de sécurité
(INRS).
Il s'en est fallu de peu que
Dominique Marchal ne figure
parmi les laissés-pour-compte du
dispositif. Ce scénario fait
encore frémir Catherine,
convaincue que son mari donne
trop à l'exploitation. Dans le
salon où ils se tiennent côte à
côte, elle clôt la discussion.
«Tu es trop consciencieux, dit
cette petite femme à lunettes
dorées, qui ne hausse jamais le
ton. Les week-ends, tu vas
encore dans les champs.»
Employée de bureau dans la zone
d'activité locale, elle s'est
attaquée à l'omerta imposée par
l'industrie des pesticides
exactement comme elle épluche la
comptabilité pour son patron.
Méthodique. Opiniâtre. Revenant,
encore et toujours, sur la
question clef du benzène.
Le premier expert chargé du
dossier Marchal, en 2003, avait
pourtant rendu un avis sans
appel sur ce point. Le Dr
François Testud écrivait que
«les hydrocarbures pétroliers
utilisés pour mettre en solution
certaines matières actives
[NDLR: dans les pesticides] sont
exempts de benzène depuis le
milieu des années 1970».
Aujourd'hui, le toxicologue
refuse de reconnaître son
erreur. «Il s'agit d'une
imprécision, argumente-t-il.
J'aurais dû indiquer que le
benzène n'était pas présent dans
des proportions comportant un
risque pour la santé.» Pour lui,
le débat sur l'effet des faibles
doses n'a pas lieu d'être.
Les produits
suspects dans des pots à
confiture
A l'époque, la parole de
l'expert n'avait été contestée
par personne. Sauf par
Catherine, qui avait sollicité
le sénateur des Vosges et
président du Sénat, Christian
Poncelet. Lequel s'était adressé
à l'Institut national de la
recherche agronomique. Dans son
courrier du 28 janvier 2005, la
présidente, Marion Guillou,
répond à l'élu que «la
composition intégrale des
produits phytosanitaires est
soumise au secret
industriel».L'avocate du couple,
Me Marie-José Chaumont, émet
alors l'idée de se tourner vers
un laboratoire indépendant. Et
c'est Catherine Marchal, équipée
de gants à vaisselle, qui
transvase les produits suspects
dans des pots à confiture avant
de les porter à la société Chem
Tox, dans la banlieue de
Strasbourg. Les résultats,
rendus en septembre 2005, se
révèlent décisifs. Aujourd'hui,
les fabricants eux-mêmes les
corroborent. L'Express s'est
procuré le rapport d'expertise
et l'a soumis à l'Union des
industriels de la protection des
plantes. «Les sept marques
nommées contiennent le même
solvant, le Solvesso, où l'on
retrouve du benzène dans une
infime proportion, inférieure au
seuil réglementaire», affirme le
directeur de ce syndicat
professionnel, Jean-Charles
Bocquet.
D'autres malades ont maintenant
l'intention de suivre l'exemple
des époux Marchal pour
contourner le secret industriel.
Mais Jean-Charles Bocquet a
mieux à leur proposer: «Si un
agriculteur recherche un
composant précis et nous envoie
la liste des produits qu'il
utilise, nous lui répondrons.»
Parole d'honneur?
