En Guyane, le barrage de Petit-Saut agit "comme un réacteur chimique"

En 1994 et 1995, 365 km2 de forêt équatoriale
ont été noyés dans le bassin du Sinnamary,
au nord-ouest de Cayenne, pour mettre en eau
le barrage EDF de Petit-Saut, d'une puissance
de 115 mégawatts. Treize ans plus tard, en
2008, le comité scientifique de Petit-Saut
constate que "la décomposition de la biomasse
immergée a provoqué une désoxygénation rapide
des eaux (...) et, au bout de quelques mois,
une forte production de méthane dont l'oxydation
dans le milieu aquatique a renforcé l'anoxie
de la retenue - des eaux sans oxygène -, quasi
complète jusqu'au début de 1995."
En 1994, la production avait dû être interrompue,
les eaux relâchées, trop pauvres en oxygène,
menaçant la survie des poissons en aval. EDF
a dû installer un seuil aérateur pour reprendre
le turbinage. L'étude d'impact n'avait pas
non plus pris en compte un phénomène encore
inconnu : la production de gaz à effet de
serre - méthane et CO2 - sur la retenue et
la diffusion de méthane résiduel en aval,
même si cette production a nettement baissé
au fil des ans.
Réoxygénation de l'eau
Selon les travaux du laboratoire d'aérologie
de Toulouse et du laboratoire Hydréco, en
un siècle, le barrage de Petit-Saut est susceptible
de produire autant de gaz à effet de serre
en équivalent carbone qu'une centrale thermique
à gaz de même puissance. Ce phénomène vaut
surtout pour les pays tropicaux, "où il y
a des températures élevées en permanence et
des stocks importants de matière organique,
qui favorisent la production de méthane et
l'activité des bactéries", précise Robert
Delmas, président du comité scientifique et
ancien directeur du laboratoire d‘aérologie
de Toulouse.
En Guyane, le mercure est présent naturellement
dans les sols et il est aussi lié à l'orpaillage.
Pour être toxique, il doit se transformer
en méthylmercure, sous l'effet de bactéries
dans les cours d'eau. A Petit-Saut, cela se
fait à grande échelle. "Nos travaux ont montré
que ce barrage agissait comme un réacteur
chimique, explique Daniel Cossa, géochimiste
à l'Ifremer. Dans la retenue, il y a une couche
d'eau oxygénée, et l'autre, profonde, sans
oxygène, avec de l'hydrogène sulfuré. A l'interface
de ces deux masses d'eau, il y a des bactéries
sulfato-réductrices, qui transforment le mercure
inorganique en méthylmercure."
En aval, la réoxygénation de l'eau crée à
nouveau un cycle bactérien qui amplifie la
méthylation. En 2005, les poissons carnassiers
aïmara présentaient des taux de mercure deux
fois plus élevé que le seuil recommandé par
l'OMS, sur la retenue et en aval. En revanche,
en 2007, les poissons de l'estuaire du fleuve
avaient des taux inférieurs à ces seuils,
signe de la disparition progressive du méthylmercure
le long de la rivière. Les scientifiques constatent
aussi un appauvrissement de la biodiversité
des poissons.
Ces études offrent une expertise précieuse
à EDF pour la construction de barrages tels
que celui de Nam Theun 2, au Laos, mis en
service en 2010. "Aujourd'hui, pour les projets
de barrage tropical, il est obligatoire de
prévoir les émissions de gaz à effet de serre
pour voir si on est dans une situation acceptable,
analyse M. Delmas. Il ne faut pas faire des
barrages dans des zones où l'on va inonder
des surfaces importantes de forêt pour produire
une quantité réduite d'énergie."
Laurent Marot (Cayenne, correspondant)
Article paru dans l'édition du 19.04.11 Le
Monde
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