Les rapports sur le risque sismique ne
manquent pas. Sans véritable suivi pour
l'instant. Enquête et reportage à la
Guadeloupe.
"Et si ça nous arrivait à nous?" Depuis
le 12 janvier dernier, la question
taraude les Antillais. Et pour cause. Ce
jour-là, à moins de 1.200 kilomètres de
l’archipel français, un tremblement de
terre de magnitude 7 à 7,3 a fait plus
de 250.000 victimes en Haïti. Or les
sismologues sont certains qu’un "Big
One", du type de celui qui a terrassé
Port-au-Prince et ses environs, surgira
un jour des entrailles de la terre dans
l’un des deux départements antillais
d’outre-mer. Et puis le séisme
"historique" qui a frappé la Guadeloupe
en 1843, faisant plusieurs milliers de
morts, n’a-t-il pas frappé un an après
que plusieurs villes haïtiennes ont été
détruites?
En Guadeloupe, où le risque d’un séisme
majeur est le plus fort, un tel scénario
catastrophe aurait de terribles
conséquences. L’aéroport serait en
partie impraticable, les gros porteurs
ne pouvant plus atterrir. Un tiers de la
piste, posée sur un terrain
"liquéfiable", deviendrait instable… Le
centre hospitalier universitaire de
Pointe-à-Pitre ne résisterait pas. Quant
au parc HLM, que les bailleurs ont fait
expertiser et qui n’est plus aux normes
parasismiques, plus du tiers de ses
30.000 logements sont jugés dans un état
de vulnérabilité "forte, à très forte".
En Martinique, l’état des lieux n’est
guère plus rassurant. Le centre
opérationnel départemental de
Fort-de-France, cœur névralgique de
l’organisation des secours en cas de
crise, n’est même pas assuré de rester
debout.
Cette situation est jugée suffisamment
préoccupante pour que la Cour des
comptes ait discrètement envoyé un de
ses magistrats dans les Caraïbes en
février dernier. Ses conclusions, pour
l’instant confidentielles, devraient
constituer un des morceaux de choix du
prochain rapport annuel de la
juridiction. Car malgré un plan séisme
Antilles ambitieux, annoncé en fanfare
en janvier 2007 par Nelly Olin, la
ministre de l’Ecologie de l’époque, le
chantier n’avance pas vite. Le
gouvernement Villepin avait décidé de
consacrer 5 milliards d’euros pendant 20
ans pour sécuriser l’habitat en
renforçant ce qui peut l’être et en
détruisant le reste. Soit un
investissement moyen de 250 millions
d’euros par an! Un engagement que
Nicolas Sarkozy, en visite en Martinique
en février dernier, a renouvelé.
Moins de 100 millions de crédits
Quelques réalisations de qualité ont,
certes, vu le jour, comme l’hôtel de
police de Pointe-à-Pitre ou le centre de
secours des pompiers du Robert, en
Martinique. Le plan national de
rénovation urbaine a aussi permis la
démolition et la reconstruction de
plusieurs milliers de logements dans le
respect des normes parasismiques. Mais
trois ans après le démarrage du plan
séisme, on reste très loin du compte…
Moins de 100 millions de crédits ont été
effectivement "engagés" depuis 2007. Et
encore… En langage administratif, cela
signifie que la décision de financer tel
ou tel projet a bien été prise mais que
celle-ci ne garantit aucunement que les
travaux ont effectivement commencé. Un
comble alors que la tâche est
titanesque. "C’est un retard criminel,
confie un fonctionnaire. On sait qu’un
tremblement de terre peut survenir d’une
minute à l’autre. Le retard se paiera en
milliers de vies humaines."
Depuis le drame haïtien, en janvier,
l’Elysée a pris conscience que la
machine était grippée. Olivier
Biancarelli, conseiller politique du
président en charge de l’Outre-Mer, a
ainsi reçu la consigne de surveiller le
dossier de "l’aléa sismique" comme le
lait sur le feu. Un dossier sensible qui
recèle tous les maux de la difficile
relation entre l’Etat central et ses
lointains départements : absence
d’autonomie financière de collectivités
trop pauvres pour prendre en main leur
avenir, manquements d’un Etat trop
endetté pour rattraper avec un gros
chèque les erreurs du passé… D’autant
que, chaque mois, il faut honorer la
facture sociale de départements plombés
par le chômage. Au quotidien,
Guadeloupéens et Martiniquais restent
plus préoccupés par les prix qui ne
baissent toujours pas dans les
supermarchés que par le tremblement de
terre.
Le préfet de Guadeloupe peste: "Il n’y a
pas assez d’argent et les chantiers sont
multiples, de l’assainissement des eaux
au traitement des déchets en passant par
le risque sismique, le cyclone, le
tsunami… L’Etat ne peut pas mettre des
milliards dans un domaine et oublier les
autres", explique Michel Fabre en
signalant que son propre bureau est
vulnérable. Construit dans les années
1930 à Basse-Terre, l’ancien palais du
gouverneur, qui abrite la préfecture et
sa cellule de crise (le centre
opérationnel départemental), ne répond
pas aux normes parasismiques!
Marie-Christine Tabet, envoyée spéciale
à Pointe-à-Pitre - Le Journal du
Dimanche
Dimanche 06 Juin 201 JDD