| |
 |
|
--__- |
|
Accident nucléaire : une
certitude statistique
Par BERNARD LAPONCHE hysicien nucléaire, expert
en politiques de l’énergie, BENJAMIN DESSUS
Ingénieur et économiste, président de Global
Chance
Le risque d’accident majeur dans une centrale
nucléaire a été considéré comme la combinaison
d’un événement d’une gravité extrême et d’une
très faible probabilité d’occurrence. Certes, la
multiplication de zéro par l’infini pose
quelques problèmes mais les promoteurs du
nucléaire, mettant en avant cette très faible
probabilité, affirmaient qu’il n’y avait aucun
danger. Si la gravité des conséquences d’un tel
accident a bien été confirmée par Tchernobyl et
Fukushima, que peut-on dire aujourd’hui de la
probabilité de son occurrence ?
Il y a deux méthodes pour estimer la probabilité
d’un accident : la méthode théorique, qui
consiste à la calculer sur la base de scénarios
de simulation d’accidents prenant en compte les
systèmes de défense et les risques de
dysfonctionnement, et la méthode expérimentale,
qui consiste à prendre en compte les accidents
survenus, ce que l’on fait par exemple pour les
accidents de voiture. Les résultats de
l’approche théorique, issus des travaux des
experts de la sûreté nucléaire, distinguent,
pour les centrales actuellement en
fonctionnement dans le monde, deux types
d’accidents : «l’accident grave» avec fusion du
cœur du réacteur, dont la probabilité serait de
moins de un pour 100 000 «années-réacteur» (un
réacteur fonctionnant pendant un an) et
«l’accident majeur», accident grave non maîtrisé
et conduisant à d’importants relâchements de
radioactivité, dont la probabilité serait de
moins de un pour un million d’années-réacteur.
Le parc actuel de réacteurs des centrales
nucléaires cumule 14 000 années-réacteur, ce qui
correspond à environ 450 réacteurs fonctionnant
durant trente et un ans. La probabilité
théorique conduit à un résultat de 0,014
accident majeur pour l’ensemble du parc et pour
cette durée de fonctionnement. Une probabilité
très faible : l’accident majeur serait donc
extrêmement improbable, voire impossible. Mais,
sur ce parc, cinq réacteurs ont connu un
accident grave (un à Three Mile Island, un à
Tchernobyl et trois à Fukushima), dont quatre
sont des accidents majeurs (Tchernobyl et
Fukushima) : l’occurrence réelle d’un accident
majeur est donc environ 300 fois supérieure à
l’occurrence théorique calculée.
Cet écart est considérable et conduit à un
constat accablant quand on prend conscience de
la pleine signification de ces chiffres.
La France compte actuellement 58 réacteurs en
fonctionnement et l’Union européenne un parc de
143 réacteurs. Sur la base du constat des
accidents majeurs survenus ces trente dernières
années, la probabilité d’occurrence d’un
accident majeur sur ces parcs serait donc de 50%
pour la France et de plus de 100% pour l’Union
européenne. Autrement dit, on serait
statistiquement sûr de connaître un accident
majeur dans l’Union européenne au cours de la
vie du parc actuel et il y aurait une
probabilité de 50% de le voir se produire en
France. On est donc très loin de l’accident très
improbable. Et cela sans prendre en compte les
piscines de stockage des combustibles irradiés,
les usines de production et d’utilisation du
plutonium, les transports et stockages des
déchets radioactifs.
Plutôt que de continuer à calculer des
probabilités surréalistes d’occurrence
d’événements qu’on ne sait pas même imaginer
(cela a d’ailleurs été le cas pour Three Mile
Island, Tchernobyl et Fukushima), n’est-il pas
temps de prendre en compte la réalité et d’en
tirer les conséquences ?
La réalité, c’est que le risque d’accident
majeur en Europe n’est pas très improbable, mais
au contraire une certitude statistique.
Croyez-vous que, si on le disait comme cela aux
Français, il s’en trouverait encore beaucoup
pour faire l’impasse sur le risque au prétexte
du «on ne peut pas faire autrement» ?
Libé+03/06/2011 à 00h00
|