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Le "génocide" vert
 

 



Depuis les trois dernières années, le terme "génocide" est employé de manière récurrente par les activistes écologiques. Phénomène qui semble surprenant d'autant plus que les humanitaires s'étaient toujours interdits d'utiliser ce terme de manière abusive. Ce terme est tellement chargé de sens politique que les Nations unies en sont devenus les gardiens sacrés à la manière d'une académie des lettres. Le gouvernement turc, par exemple, connaît bien l'enjeu politique derrière le terme génocide à tel point qu'il refuse depuis des décennies d'accepter la requête des arméniens de décrire le massacre de 1915-1916 – où plus d'un million d'arméniens seront tués – comme un génocide.

Pourquoi tout d'un coup les militants écologistes s'accordent-ils le droit d'utiliser à outrance le terme génocide ? Ou bien est-ce que les humanitaires se sont montrés trop timides dans leurs campagnes de mobilisation ? Les organisations non gouvernementales humanitaires ont réussi à mobiliser le public pour venir en aide aux populations victimes du tsunami ou du tremblement de terre en Haïti. Mais la tâche a été plus difficile pour des situations de conflits telles que la guerre en Bosnie ou le génocide rwandais. Les campagnes de mobilisation sont un véritable échec lorsque l'on parle de l'Est du Congo où le massacre des civils continue depuis une décennie dans l'indifférence du public occidental. Est-ce que les humanitaires n'auraient pas des leçons à apprendre de la part des activistes verts pour faire prendre conscience au public des catastrophes présentes ? Comment réussissent-ils à mobiliser le public sur des catastrophes qui vont avoir lieu dans cinquante ans ? Il n'existe pas véritablement de militants humanitaires mais on parle plutôt des praticiens ou de travailleurs de l'aide (Aid workers).

Les écologistes ont réussi à modifier l'opinion publique sur le monde qui l'entoure en alliant toutes sortes de moyens : des scientifiques apportent des preuves, des chiffres, des courbes ; des artistes photographient la terre ; des aventuriers retournent sur les glaciers autrefois conquis mais maintenant en état de fonte. Il y a une véritable désobéissance civile chez les militants écologiques. Paul Watson n'a pas hésité à faire construire un véritable bateau de guerre pour sauver les baleines et menacer les hommes. Les interventions sont souvent très musclées : les "climate suffragettes" menacent de bloquer en 2010 l'aéroport le plus important d'Europe, celui de Heathrow. Et les exemples ne manquent pas pour lutter contre des pouvoirs publics ou privés pour défendre la planète.

Mais, surtout, chaque individu s'est vu attribuer par les écologistes une tâche tout à fait faisable au quotidien : recycler, rouler moins, économiser les ressources. En quelque sorte, chaque individu a pris conscience de son pouvoir, un pouvoir qui permet de changer le cours des choses. Et c'est sans doute cette plus value que les humanitaires ne peuvent pas offrir au public dans les situations de guerre. Le public est contraint d'être un observateur de massacres et de souffrances sans prendre conscience que sa révolte peut elle aussi influencer les pouvoir publics.

Ce pouvoir donné aux individus s'est aussi accompagné d'une construction de la culpabilité notamment par l'emploi de termes forts et chargés de sens. L'échec de la conférence de Copenhague a été applaudie par certains voyant en cela une opportunité de faire voter à la communauté internationale des politiques plus fortes et tranchées qu'une position consensuelle aux effets limités. Pour certains, l'absence de réactions des gouvernements est qualifié de véritable "génocide" et les actions contre le réchauffement climatique est décrite comme une guerre comparable à la guerre au terrorisme, comme le dit M. Bloomberg, le maire de New York. Le président des Maldives, Mohammed Nasheed, confie que toute décision internationale trop timide prise à Copenhague est un véritable génocide contre son peuple, un refus de sauver un pays qui menace d'être enseveli sous la mer.

GÉNOCIDAIRE ?

Mais qui est coupable et qui est un génocidaire ? Chacun porte une part de responsabilité dans l'état du monde et notre excès de consommation met notre planète en danger. Mais que faire alors de tous ces avions humanitaires qui portent une assistance humanitaire en Haïti ? Sauver des vies aujourd'hui c'est tuer des vies demain. Qui est un génocidaire ? En un sens, humanitaire et écologistes auraient deux approches contradictoires : les premiers essayant de porter assistance immédiatement même si l'empreinte écologique produite par les avions porte atteinte à la vie des générations futures. Les seconds ne se focalisant que sur les années à venir et tentant de trouver des solutions appliquées aujourd'hui pour améliorer le futur.

Et la guerre des mots va dans les deux sens. Pour les opposants à la théorie du réchauffement climatique, les génocidaires sont les activistes écologistes qui par l'annonce alarmiste d'une catastrophe proche font monter les prix des céréales et mettent au rebus des produits tels que le DDT. Un des arguments est que la production de biofuels est responsable de la montée des prix des céréales et de la menace de famines. Un rapport du National Geographic a confirmé qu'avant le tremblement de terre la population haïtienne ne pouvait même plus s'offrir une portion de riz par jour en raison de la montée des prix due à la demande croissante en biofuels. M. Robert Zœllick, président de la Banque mondiale, anticipe un doublement des prix de céréales, à cause de la demande en ethanol et biofuels, au cours des trois prochaines années qui devrait plonger plus de 100 millions de personnes dans la pauvreté. Certains chercheurs ont montré que les risques de conflits armés sont plus importants en périodes très chaudes lorsque les réserves de nourritures sont trop limitées pour nourrir toute la population. Ces mêmes chercheurs expliquent la crise du Darfour par le réchauffement climatique, par exemple. Attribuer le génocide du Darfour au changement de climat risque de poser des problèmes sérieux en termes d'attribution de responsabilités et remettrait en cause les accusations directes du Tribunal international sur le rôle joué par le gouvernement soudanais.

Il apparaît clair que réchauffement climatique et humanitaire sont de plus en plus liés et que les risques de crise humanitaires dans le monde vont en s'accroissant. Tandis que les militants écologiques emploient des méthodes virulentes n'hésitant pas à confronter l'ordre public, les humanitaires ont une approche moins politique et plus pragmatique. Mais il devient évident que ces deux mondes vont se côtoyer de plus en plus afin de répondre aux tensions de plus en plus croissantes entre populations, tensions créées par les pressions mises sur nos ressources naturelles et nos conditions de vie.



Karl Blanchet est co-auteur de Critique de la raison humanitaire (Le cavalier bleu, 2006).
Karl Blanchet, chercheur en santé publique

 

LEMONDE.FR | 26.11.10 | 10h51